Un Conte d’Automne

Il était une fois un vigneron qui vivait plus ou moins tranquillement sa vie de vigneron lambda, avec ses hauts et ses bas. Il travaillait seul, dans son petit domaine, un jour à la cave et l’autre dans les vignes. Dans sa vie de vigneron lambda, les années se suivaient et ne se ressemblaient pas. Quelques étapes marquantes restaient toutefois immuables, au rythme des saisons, et les efforts d’une année entière trouvaient invariablement leur aboutissement sous la forme d’un vin qui se voulait représentatif de sa région, de la personnalité de son géniteur et du sacro-saint millésime. Invariablement… ou presque. Ce vigneron lambda est un homme ou une femme, avec une identité, un passé, un présent et un futur ; ainsi que bien sûr une famille, des amis et un banquier ; sans oublier un tracteur à tout faire, un pressoir et quelques cuves.

Ce vigneron lambda est le triste héros de l’histoire de ce jour : Un Conte d’Automne.

Nuage menaçant et rayon de soleil sur les vignes

Plic… Ploc… Plic… Ploc…

Le doux bruit de la pluie me réveille. Cette petite averse va faire du bien aux vignes, à une semaine des vendanges.

Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc. Plic. Ploc.

Il ne faudrait pas qu’elle soit trop violente tout de même. Aussi proche de l’instant décisif, je suis toujours en alerte. Je ne dors que d’un oeil et que d’une oreille.

Je regarde par la fenêtre. Le ciel commence déjà à s’illuminer des premières lueurs du jour. Un ciel bien dégagé, hormis cet énorme nuage noir au-dessus de nos têtes. Une averse isolée, cela ne devrait pas être bien méchant.

Tic… Toc… Tic… Toc…

Comment ça, « tic toc » ?

Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc. Tic. Toc.

Mon sang se glace dans mes veines. De la grêle. Non mais c’est une blague ? De la grêle ? Maintenant ? C’est sûr, c’est une blague, ce n’est pas possible autrement. De la grêle en septembre, et puis quoi encore. C’est forcément une blague.

Le déluge de grêle tombe pendant dix minutes. Ou peut-être seulement cinq. J’ai l’impression de ne pas avoir repris ma respiration une seule fois, de ne pas avoir cligné des yeux pendant toute la durée de cet “épisode météorologique”. Figé à écouter ce roulement de tambour implacable. Cela a été court, certes. Mais déjà bien trop long à mon goût.

J’enfile un manteau et des godillots et je sors, en pyjama. Les grelons sont relativement petits, ils commencent déjà à fondre. Cela me rassure un minimum. Avec un peu de chance, ce sera simplement plus de peur que de mal.

Je me dis aussi que je n’habite pas au milieu des vignes. Les plus proches, dans la plaine, sont à quelques kilomètres. Suite à un vieil accord, les raisins partent à la coopérative du village. Les autres, celles des côteaux, avec lesquelles je fais mon vin, sont à une dizaines de kilomètres à vol d’oiseau. Le nuage allait vaguement dans leur direction, mais cela reste difficile à déterminer.

Je me recouche mais ne dors pas. Comment le pourrais-je ? Je tourne et retourne dans le lit. Ma femme se glisse près de moi, sa présence me calme. “Écoute, vas-y, tu en auras le coeur net, cela ne sert à rien de rester là à te faire du mauvais sang”.

Je descends, commence à rassembler mes affaires et me prépare à partir. Non. Une douche. Une douche bien chaude, voilà ce qu’il me faut. Ça me fera du bien.

Ça ne m’a pas fait du bien.

Je m’habille mécaniquement. Impossible de me concentrer, je suis tellement fébrile que je me trompe tout le temps. J’enfile les chaussures avant les chaussettes, mon pull est à l’envers. Du café. Il me faut du café.

La maison est calme, les enfants ne sont pas encore réveillés, la cafetière italienne chante. Je tourne en rond dans la cuisine. Je me prépare des tartines, mais ne peux les avaler. Le café a un goût de cendres.

Cette fois-ci je suis prêt. Je sors. Je rentre aussitôt chercher un sécateur, on ne sait jamais. Je ressors. Il fait frais, j’ai oublié mon écharpe. Ah oui, et mes gants, aussi. Je n’en mets pourtant jamais. Et un parapluie. Je passe cinq bonnes minutes à chercher ce satané parapluie, comme dans un rêve. J’en sors brusquement : un parapluie ? Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Comme si j’avais besoin d’un parapluie. Non, c’est autre chose dont j’ai vraiment besoin : du courage.

Car j’ai peur.

Voilà, j’ai peur, tout connement. Cela fait déjà une demi-heure que je pourrais être dans les vignes, mais je n’y suis pas. Je m’invente des excuses pour repousser l’inéluctable.

Cette fois-ci je suis en route. Le paysage me paraît étranger, comme si je le voyais pour la première fois. Je roule le long de mes vignes, en bas. Rien à signaler. Ouf.

Je monte dans ces collines que je connais comme ma poche. Chaque virage me ramène un peu plus à la réalité. Imaginons que l’averse de grêle soit en effet passée par là. Je vais peut-être perdre 10% de la récolte, plus les risques sanitaires avec tous les raisins éclatés. 10% c’est beaucoup, surtout que ce sera de toute façon une petite récolte, mais ce n’est pas la fin du monde non plus.

30% ? 30% c’est possible. Ça ferait beaucoup quand même. Mais bon avec la grêle on ne sait jamais. Un tiers de la récolte en moins, j’aurais quand même du mal à m’en remettre.

Si ça se trouve l’orage est passé à côté et je me fais peur pour rien. Je préfère quand même songer au pire. Et si j’avais perdu 50% de la récolte ? Je n’ai plus qu’à mettre la clé sous la porte. Ça me paraît beaucoup, quand même, 50%, pour une si petite averse. Et puis 30%, ça resterait encore jouable. 50%, c’est trop.

J’arrive enfin dans les vignes. Il y a déjà beaucoup de monde.

Quelque chose ne va pas. D’habitude les voitures sont bien rangées dans les chemins. Ce matin elles sont éparpillées, pêle-mêle, le long de la route. C’est mauvais signe. Je vois des vignerons courir partout dans les vignes, s’agiter comme des fourmis.

Tout à coup je passe à côté de Gérard, planté là comme un piquet, les poings serrés. Figé, une tronche d’enterrement et les larmes aux yeux, il me fait non de la tête en me regardant m’éloigner. Comme si je ne devais pas aller voir, comme si je devais tourner les talons. Ok, c’est plus que mauvais signe.

Je ne m’arrête pas. C’est très, très con, mais pendant quelques minutes c’est chacun pour soi. Désolé les amis, mais je veux d’abord savoir ce qui est arrivé à mes vignes avant de me soucier de vous.

Je me gare en vrac, comme les autres. Je ressens soudainement l’urgence. Il faut que je sache. Les chiffres virevoltent dans ma tête. 10%… 30%… 50%… Que vais-je trouver ? Pitié, faîtes que ce ne soit pas trop grave.

Je cours comme un possédé, je saute le fossé. Le temps d’un éclair j’ai pu voir ce que tous les autres ont déjà vu : la désolation. J’atterris à genoux, le souffle coupé. Dans mon champ de vision, tout est dévasté. À perte de vue, tout est dévasté. Tout est dévasté.

Tout. Est. Dévasté.

Je suis en état de choc. Mon cerveau n’accepte pas la réalité qui se présente à moi. Je me relève comme un zombie, je ne sais plus si je suis mort ou si je suis vivant. Je n’ai même plus la force de courir, je déambule dans mes vignes comme un automate.

Partout, partout, partout, le spectacle est le même. Les feuilles sont déchiquetées, les grappes à terre, les raisins éventrés. Des oiseaux commencent à se servir, et même ce spectacle ne parvient pas à me faire sortir de la torpeur qui m’envahit. Je traîne mon malheur les long des rangs qui défilent, avec à chaque fois le même constat : rien n’a survécu. Rien. J’ai tout perdu. Tout. Mes voisins aussi.

Une année de travail, de soins quotidiens, d’amour. Dix minutes de grêle. L’équation impossible.

J’ai fait le tour de mes parcelles, je ne sais pas combien de temps cela m’a pris. Je suis revenu à mon point de départ. Je remarque enfin que durant toute ma ronde, j’ai pleuré. Les larmes se sont écoulées sur mon visage sans que j’y prête attention. Maintenant ce sont des sanglots, qui empirent progressivement et me secouent tout le corps. Je commence à prendre conscience de ma situation. Il faut que tout ce chagrin sorte. Je me vide de tous ces pleurs, sans pouvoir m’arrêter.

De l’autre côté de la route, Jean me fait face, penché au-dessus du fossé, les mains sur les genoux. Il vomit. Pour lui aussi, il faut que ça sorte. Et pourtant il en a vu d’autres, c’est un vieux de la vieille. Mais ça, jamais.

Je rentre chez moi, hébété. Je n’ai même pas la force d’appeler qui que ce soit. Je m’affale sur le canapé comme une loque. Ma femme, prévenue par des amis, rentre plus tôt du travail. Elle ne parvient pas à m’arracher un son.

Les jours se suivent. Le temps n’a plus de prise sur moi : ni la faim, ni le sommeil, ni le lever ou le coucher du soleil. Je suis désincarné. Des amis passent, me disent que ça va aller, que tout le monde va se serrer les coudes, que l’on va recevoir de l’aide. Je hoche la tête. Je ne fais plus partie du même monde qu’eux.

La vision d’horreur d’une récolte entière jetée à terre par quelques grêlons tourne en boucle dans ma tête, comme un disque rayé. Je suis prisonnier de ce moment de terreur absolue.

Une nuit, je me déplace jusqu’à l’ordinateur. Je vais sur le site web du journal régional pour voir s’ils ont parlé de nous. Il y a un article, court et factuel, qui pourrait se résumer à un gigantesque coup de pas de bol. Tout notre îlot de vignes a été détruit. De la dizaine de propriétaires, personne ne pourra récolter. Certains ont des domaines assez conséquents et vont accuser le coup. Le sort des autres, comme moi, pour qui cela représentait à peu près tout, reste indécis.

Je lis les commentaires. Un peu de compassion, un peu de révolte, et beaucoup de railleries. “Ils n’avaient qu’à avoir une assurance, ces fainéants”. Bande de connards. Je peux à peine vivre du fruit de mon labeur, comment pourrais-je me payer une assurance pour un phénomène d’une telle rareté ?

J’imagine bien leur réaction à cette scène surréaliste, demain, au bureau :
– Bonjour chef !
– Bonjour ! Au fait, je voulais vous dire que vous ne toucherez pas de salaire dans les 12 prochains mois, nous sommes bien d’accord ?
– Pardon ? Qu’est-ce-que c’est que cette histoire ?
– Eh bien oui, vous voyez, il a grêlé dans la nuit du 12 au 13, et d’après les termes de votre contrat il est clair que vous ne toucherez donc pas votre salaire pendant un an. Regardez, c’est écrit ici, en petits caractères.
– Mais c’est n’importe quoi !
– Vous n’aviez qu’à prendre une assurance…

L’indignation ressentie à la lecture de telles inanités aura au moins eu le mérite de me faire reprendre mes esprits.

Par la suite, la solidarité s’organise. Elle vaut ce qu’elle vaut, selon les cas, mais c’est toujours mieux que rien. Et puis, il y a le salaire de ma femme, sur lequel nous devrons vivre pendant un an. En espérant que la météo soit plus clémente…

Avec un peu de chance, le nuage aurait pu dévier sa course de quelques centaines de mètres. Avec un peu de chance, il n’aurait pas été là du tout. Avec un peu de chance, nous aurions seulement perdu une part “raisonnable” de la vendange. Avec un peu de chance et quelques jours de soleil en plus, nous aurions déjà commencé à récolter. Avec un peu de chance… j’aurais mis ce millésime en bouteille.

C’était ma contribution aux 61è Vendredis du Vin sur le thème du Conte, sous la présidence de David Farge, aussi connu sous le nom d’Abistodenas.

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