Tartaras (à la récré)

Cette histoire commence à Saint-Étienne. Je passe chez mon cousin après avoir rendu visite à Jean Delobre, de la Ferme des 7 Lunes. On ne manque pas de choses à boire, mais pas de bol c’est mercredi et le mercredi c’est pas permis car demain il y a école. Nous serons donc sages. Mais comme le dit l’adage : Bouteille point entamée avec tu ne repartiras pas (ils avaient des constructions de phrase bizarres à l’époque, que voulez-vous-t-il que je vous dise). C’est ainsi que je me retrouve à laisser une bouteille de Syrah 2011 derrière moi (seuls ceux l’ayant goûté peuvent comprendre l’ampleur du sacrifice), et à repartir en échange avec une bouteille de « tiens ça c’est bon on boit ça d’habitude ».

Ce n’est pas que je ne fasse pas confiance à mon cousin (par ailleurs bien sous tous rapports) mais j’ai déjà pu découvrir à mes dépens tout ce que le « tiens ça c’est bon on boit ça d’habitude » peut avoir de relatif, et ô combien les histoires d’amour viniques peuvent finir mal, en général. C’est donc avec une certaine circonspection que j’examine l’étiquette :

Les Déplaude de Tartaras
Hop’là! 2010
IGP Collines Rhodaniennes
Anne et Pierre-André Déplaude
Paysans-vignerons à Tartaras (42)
Vin issu de raisins de l’agriculture biologique

C’est bien, ce genre d’étiquette, car cela me permet de temps à autre de sentir l’intense moment de solitude du quidam qui ne s’y connait ni d’Éve ni d’Adam en vin. En gros, y a plein de trucs écrits, mais ça ne me donne strictement aucune indication sur ce que peut contenir la bouteille. L’IGP en question couvre 5 départements et autorise à peu près tout ce qu’il est possible d’autoriser. C’est l’IGP ombrelle du nord des côtes-du-rhône. Je vois bien les mecs en train de se creuser la tête au moment de déposer leur demande à l’INAO : IGP Rhône Nord ? Non… trop clair ! Rhône septentrional ? Mieux, mais toujours trop simple. Collines Rhodaniennes ? Bingo ! Ça normalement personne saura où ça va percher.

Au final je regarde sur une carte et je m’aperçois que Tartaras se situe entre Lyon et Saint-Étienne, et pas côté Forez évidemment (encore une fois, c’eût été trop facile). Pour moi entre Lyon et Saint-Étienne, y a une autoroute et toujours des bouchons. Apparemment y a pas que des bouchons, y a aussi des bouteilles ! Joie et bonheur !

Les Déplaude de Tartaras Cuvée Hop'là! Collines Rhodaniennes

En rentrant à la maison, je range cette bouteille dans le casier couloir de la mort, celui où vont les quilles qui doivent très prochainement passer au casse-pipe (preuve que vous pouvez compter sur moi en toutes circonstances pour être à la fois de bon goût et politiquement correct — en même temps s’il ne tenait qu’à moi la peine de mort serait abolie partout depuis longtemps, hein). Bref, c’est ainsi que je retombe dessus par hasard un soir pas fait comme un autre (mais presque).

Remontage, débouchage, versage, hummage, goûtage. Mais mais mais… mais putain c’est super bon ce truc ! J’écarquille les yeux, je scrute l’étiquette à la recherche de signes cabalistiques secrets qui auraient du me mettre sur la piste (je sais pas moi, genre « Bu sur le web » ou « Vu dans Tronches de Vin »). Je re-hume, je re-goûte. Petit rire nerveux. Non mais c’est une blague. Non mais les mecs c’est bon, vous pouvez sortir, elles sont où les caméras ? Haha les cons, vous m’avez bien eu !

Je re-hume. Hin hin. Je re-goûte. Hin hin hin. Qui est-ce qui a mis le générique de la Quatrième Dimension ? Ah non c’est rien c’est dans ma tête. Bon, y a un truc louche, là, on me la fait pas à moi. Si c’est comme ça je sors l’artillerie lourde : Google ! Un article sur Plein Champ Côté Ferme (un point de vente de produits fermiers) et un autre sur un webzine local répondant au doux nom de Le Grisou (ça s’invente pas !), sous-titre Une mine d’infos sur Saint-Étienne et sa région (ils ont le sens de l’humour en plus). Ah mais voilà je comprends mieux. Tout s’explique. En fait ils sont hyper connus… ou pas.

J’en profite pour récupérer des infos sur ce que je suis en train et boire et là : horreur ! malheur ! enfer et damnation ! Je vous le donne en mille : C’EST DU GAMAY. Non mais putain mais non mais c’est pas possible. Vous pouvez pas me faire ça À MOI. C’est pas du jeu. Non mais sérieux mais ACHEVEZ-MOI ! C’est un complot. Je suis sûr que c’est un complot. Quelqu’un m’en veut et a décidé de me persécuter. On ne peut plus faire confiance à rien ni à personne en ce bas monde. DU GAMAY. Mais nom de Zeus de nom de Zeus (veuillez excuser cet emportement si vous faites partie de la mouvance polythéiste grecque) c’est n’importe quoi ! N’IMPORTE QUOI !

Heureusement je reprends rapidement mes sens. Ça va encore être un de ces trucs de néo-bobos à 43 euros la boutanche. C’est sûr. C’est obligé. Même si j’y crois moyen car c’est vachement trop bon pour coûter aussi cher, mais il faut que j’en ai le coeur net. Clic. Clic. Clic. 41 euros. Hin hin. Je le savais que ça allait être hyper cher. La caisse de 6. La caisse de 6 ?! Wopitain 6 euros 80 la bouteille. Les bras m’en tombent (heureusement la main qui tient le verre, elle, ne tombe pas). C’EST N’IMPORTE QUOI !

Bon. Gardons notre calme. On respire bien fort, ça va passer. FIGHT CLUB. Tu te souviens de Fight Club ? Bon alors tu te tais. Silence. Personne t’a vu, personne n’est au courant, everything is under control. Ouais mais quand même, un peu de provoc ? Oh allez, juste un peu de teasing… bon ok tu peux mettre un statut Facebook abscons MAIS C’EST TOUT. Tu vas te faire insulter mais c’est pas grave. Haha. Suckers.

Entre temps je suis passé au domaine. J’ai pris ce qu’il me fallait. Je leur ai fait signer un contrat pour en avoir au minimum une caisse par an quoiqu’il arrive. J’ai écouté l’histoire : ferme laitière pendant 20 ans avec un peu de vin qui partait en vrac – reprise en 2003 (premier millésime) et plantation de quelques vignes – plus quelques autres en fermage (Gamay) et toujours un peu d’activité d’élevage – test bio en 2007, début de conversion en 2008, test biodynamie en 2009, passage tout biodynamie en 2010, premier millésime certifié bio en 2011, et pas de label Demeter car l’élevage n’est pas en biodynamie et le label impose que tout l’exploitation soit en biodynamie (comme quoi, les labels, hein, c’est pas qu’on se torche avec mais un peu quand même).

J’ai pris connaissance du fait que l’exploitation fait environ 6 hectares et produit entre 15 et 20 000 bouteilles par an ; qu’il y a dix ans il y avait seulement 30 hectares de vignes plantées en Coteaux du Gier, dont la moitié pour des exploitants non-professionnels (rétraités & co) ; que jusque dans les années 60 il y avait des centaines d’hectares en production pour alimenter les mineurs en vin local ; qu’il existe un site web des Coteaux du Gier présentant divers projets pour redynamiser cette région, dont la plantation d’anciens cépages locaux (Mornen et Chouchillon) ainsi que d’un conservatoire de 17 cépages.

J’ai goûté les nombreuses cuvées du domaine : le rosé (gamay/syrah) Clair de Lune, fruité à souhait ; le Fleur de Pierre (viognier), représentatif du cépage et la Poussière d’Étoiles (chardonnay/viognier) qui gagne en gras, en rondeur et en structure, tout en profitant du côté « exhausteur de goût » du chardonnay, puisque aromatiquement le viognier domine ; Le Souffle du Vent (gamay en macération carbonique), paradoxalement très minéral et méritant d’être attendu ; le Ciel d’Orage (gamay/syrah) avec une belle présence de la syrah (oui bon ok j’aime la syrah) ; le Tout compte fait (pinot/syrah), superbe, délicat, fin, persistent, bon forcément y a mes 2 cépages préférés dedans ; et La Chanse (syrah) avec son profil plus typique du Rhône septentrional. J’ai remarqué que les prix allaient de 5.50 à 10.50 euros la bouteille, en tournant surtout autour de 7-8 euros.

J’ai appris que le vin était principalement vendu localement, dans des AMAP et autres points de vente bio. Mais qu’on pouvait aussi en trouver chez quelques cavistes et bars à vin de Saint-Étienne et de Lyon.

Et j’ai bien noté que le Hop’là! 2011 était déjà épuisé. Haha. Suckers.

3 thoughts on “Tartaras (à la récré)”

  1. Christophe OSSWALD dit :

    Nommer « Hop’là » un vin même pas produit en Alsace, ce ne serait pas un complot pour perdre le buveur qui lit l’étiquette en diagonale sans prendre garde à la localisation des collines rhodaniennes ?

  2. Christophe, je me suis fait la même remarque. Puis j’ai pensé que cela pourrait être des alsaciens ayant émigré dans les Coteaux du Gier. Mais même pas. Je suppose que la vérité est ailleurs.

  3. Remi dit :

    Hop la ! : « Je re-hume, je re-goûte. Petit rire nerveux Je re-hume. Hin hin. Je re-goûte. Hin hin hin. » CQFD 😉

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