S’il-vous-plaît… dessine-moi un défaut !

Une sommelière parisienne a récemment défrayé la chronique (lire : il y a eu un vague frémissement sur Facebook) en déclarant lors d’une interview que « tous les vins nature ont des défauts. » Apparemment le frémissement a été suffisant pour que l’article soit corrigé et que la phrase devienne « tous les vins nature n’ont pas forcément des défauts. » Bref, en fait on s’en fout un peu, mais cela m’a permis de repenser à quelques bouteilles dégustées récemment, et à cette satanée notion de défaut.

Carignan 2014 La Pointe du domaine de la Banjouliere

Je commence par le carignan 2014 du domaine de la Banjoulière. Je parlais déjà de leur aramon dans mon précédent billet (en même temps j’avais une bouteille de chaque et je les ai bues, la belle affaire). Au nez, ça renarde. Ce qui en soi est juste une manière un peu poétique de dire que ça sent l’animal, le renfermé, l’écurie, le cul… ou tout autre descripteur qui revient au final à dire que le vin est réduit. C’est pas sale, c’est de la chimie (donc oui en fait c’est sale, désolé). L’oxydo-réduction, en dehors de vous rappeler éventuellement des souvenirs de lycée, est un des composants majeurs de la formation des arômes du vin, notamment pendant la phase dite d’élevage (en cuve, fût, …) puis de vieillissement en bouteille.

Tout cela pour dire, la réduction, c’est un défaut ? Ça dépend (comme d’hab, quoi). De quoi ? De la maîtrise du vigneron (encore comme d’hab, quoi). Certains recherchent l’oxydation, d’autres la réduction, d’autres encore visent un illusoire juste milieu (aussi connu sous le nom de ventre mou du consensuel chiant). En tout état de cause le carignan est un cépage réducteur, et cela participe beaucoup au fait que je l’adore. Un peu comme un style, une signature… un carignan qui ne renarde pas, même pas un tout petit peu, ça craint, c’est limite louche. Un peu comme un grenache pas oxydé (je trolle un peu, c’est pour le plaisir).

Domaine du Colombier Hermitage rouge 2000

Autre bouteille bue récemment : un Hermitage 2000 du domaine du Colombier. Ça fait tellement longtemps que cette bouteille est dans ma cave que je ne me souviens même plus comment elle y est arrivée. Accessoirement je n’ai même pas eu la récompense de la boire puisque les bretts avaient fait leur effet. Brett, c’est le petit nom des brettanomyces, des levures pas très très sympas qui crée des goûts déviants, c’est-à-dire pas dans la norme, c’est-à-dire a priori bien dégueulasses mais vous allez quand même trouver 2-3 personnes qui aiment ça. Notamment les amateurs de Beaucastel 1989 ou de Montrose 1990. Pour avoir goûté les deux, c’est… particulier. Pas forcément totalement désagréable mais suffisamment pour qu’on se pose quelques questions sur la santé mentale des gens qui apprécient cette palette aromatique. Un peu comme l’andouillette ou le fromage corse. Enfin non, pas comme l’andouillette, parce que l’andouillette c’est vraiment, totalement, incontestablement imbouffable.

Château Filhot Sauternes 1990

Encore une autre bouteille, et comme le précédent on ne pourra dire que c’est du vin naturel : un Château Filhot 1990, du sauternes, vin blanc doux du bordelais. Comment vous dire… ? Si vous faisiez partie des adolescents qui aimaient sniffer de la colle ou de l’éther, ou si vous êtes du genre bricoleur qui aime repeindre une pièce régulièrement juste parce que ça sent tellement bon, ne cherchez plus ce vin est fait pour vous. Comme bon nombre de ses co-appellationaires, le premier nez fleure bon le dissolvant pour les ongles, c’est un pur bonheur. Là encore on pourrait rentrer dans le monde de la chimie pour expliquer le pourquoi du comment de la présence d’acétate d’éthyle ou d’acétone, mais pour ce qui nous intéresse aujourd’hui cela laisse rarement le dégustateur indifférent. Techniquement, c’est un défaut ; à la dégustation, chacun se fait son idée (et la bouteille descend inexorablement, ce qui est généralement bon signe).

Je pourrais continuer longtemps comme cela : acidité marquée, tannins grossiers, boisé outrancieux, verdeur, surmaturité, acidité volatile, présence de CO2… Au final tous les vins ont des défauts (y compris le défaut de ne pas en avoir, qui est souvent le pire) et ils en ont toujours eu. Le défaut de l’un est la qualité de l’autre. Chacun jugera d’où placer ce curseur en fonction de sa capacité à percevoir certains arômes, de sa sensibilité ou de son expérience. Mais par pitié qu’on arrête de nous les briser menu en prétendant que les défauts du vin sont apparus avec les vins bio, biodynamiques, nature, naturels, sans soufre ou ce que vous voudrez. Non seulement c’est faux, mais en prime on s’en contrefout.

2 thoughts on “S’il-vous-plaît… dessine-moi un défaut !”

  1. Alan March dit :

    Very good piece Guillaume, agree with you totally. I am one of those who doesn’t mind a little Brett but not too much incidentally. As for andouillette, my wife will eat anything, except that.
    « le défaut de ne pas avoir de défaut, qui est souvent le pire », nicely put. Give me a wine with character, even a little fault rather than a dull wine such as the one I opened last night. That said I have had a few bottles with souris lately which really renders it undrinkable for me.

    1. Alan, thanks for the kind words. « All control and no defect makes Jack a dull wine. » 🙂 As for souris I have to agree with you, it’s very off-putting for me as well. This being said, many people can’t even detect it… but this will be the topic of the next entry « Please draw me a (super) taster »!

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