Si je faisais du vin…

Je me suis souvent demandé, comme probablement la majorité des amateurs de vin, ce qui se passerait si un jour je faisais du vin. Cette envie doit être présente en chacun de nous, mais du rêve à la réalité la distance est souvent un peu trop grande.

Alors j’ai réfléchi à cette idée, et je me suis dit que je commencerais probablement par chercher une formation… qui prendrait trop de temps, forcément. J’essayerais de lire le plus des livres possibles, qui me parleraient d’une palanquée de situations toutes aussi hypothétiques les unes que les autres, mais de rien de ce qui m’arrivera vraiment. Je ferais la liste de tous mes amis qui s’y connaissent un peu, beaucoup, passionnément… et j’irais les interviewer, leur demander les erreurs à ne pas faire, ce qui a été compliqué ou difficile pour eux, etc.

Je chercherais probablement des vignes à côté de chez moi, dans le Languedoc, car cela serait plus pratique. Peut-être de beaux ceps de syrah, en altitude, sur une parcelle orientée nord (on peut toujours rêver). Je comparerais les prix, les opportunités. Je me déciderais finalement pour quelques pieds de grenache, de syrah, de carignan ou de cinsault, et avec un peu de chance du mourvèdre, dans un coin accessible mais pas trop, pentu pas trop, ensoleillé mais pas trop : en bref, un compromis. Je penserais déjà à planter mes propres vignes, car c’est quelque chose que j’aimerais faire. Du blanc, pour changer. Mais plus tard.

Mas Coris - Le plantier

Ensuite… une cave, et de l’équipement. Certainement de seconde main pour commencer. Quatre murs, un toit, quelques cuves. Avec un peu de chance j’achèterais des vignes « prêtes à vendanger » et je me focaliserais surtout sur la vinification, au départ. Avant de comprendre que tout se passe au vignoble. Passer des heures à tailler dans le vent, le froid, la pluie et me dire mille et une fois : Non mais quel con ! C’est pas possible d’être aussi con !

Je verrais s’amonceler les « démarches administratives », les douanes, la compta… et j’aurais un bon coup de déprime. Je voulais juste faire du vin !

Mas Coris - Les vignes vues à travers une porte en ruine

Puis viendrait le printemps, et avec lui le soleil, l’énergie, l’espoir. Et les premières inquiétudes. Et s’il y a des maladies ? C’est sûr, il va y avoir des maladies. Qu’est-ce que je vais faire ? Des nuits sans sommeil, des journées à guetter le moindre petit souci, à imaginer le pire. Un peu comme avec un premier enfant.

– Mais là, quand même, y a une tâche sur cette feuille, non ?!?
– Oui, y a une tâche sur cette feuille, ça c’est sûr.
– Ah voilà, je le savais que j’allais pas savoir m’en occuper !
– Non mais c’est pas grave, cette tâche, on s’en fout.
– C’est pas grave, c’est pas grave, facile à dire !
– Mais puisque je te dis que c’est pas grave !!!

Je me ferais démarcher par des bonimenteurs, des vendeurs de solutions toutes faites, de réponses à tout et de « sur mesure mais c’est unisexe et y a qu’une seule taille ». Je me poserais sans cesse des questions : il a plu, qu’est-ce que je dois faire ? Il a pas plu, qu’est-ce que je dois faire ? Heureusement un ami oenologue serait là pour me guider, pour me rassurer. Et dans le pire des cas je prendrais une photo et je la mettrais sur Facebook pour demander conseil à mes 1.500 amis, faut bien qu’ils servent à quelque chose de temps en temps !

J’aurais la tentation du bio, mais peut-être pas le courage, ou pas tout de suite. Il ne faut pas avoir l’appétit plus gros que le ventre. La lutte raisonnée, c’est pas mal, ça. Je ne serais probablement pas encore prêt, psychologiquement, pour le « sans filet ». Puis finalement si, et merde, qui vivra verra. On a des convictions ou on en a pas ! Marchant la tête haute dans la rue, fièr d’être capable de conduire un vignoble sans nécessairement ressentir le besoin d’y anéantir toute vie. Quelques voisins bien intentionnés essayeraient probablement de m’en dissuader, avant de rendre les armes en me traitant de bobo, et ça me ferait une belle jambe.

Je vendangerais trop tôt, ou trop tard, un peu comme tout le monde en fait. Mais probablement un peu tard. Des voisins inquiets viendraient aux nouvelles, me proposeraient leur aide : « vous voulez un coup de main ? chez nous c’est déjà fini depuis 15 jours ! »

Mas Coris - Le pressoir

Une fois de retour à la cave, je me retrouverais bien bête devant toutes ces cuves. Vin de cépage, assemblage ? Et un assemblage, ça se fait comment ? Retour à la case amis. Bon an mal an, je me retrouverais avec trois cuvées. Je n’en voulais qu’une, ou douze, parce que trois c’est trop banal. Mais j’en aurais quand même trois. Entrée de gamme, milieu de gamme, haut de gamme. Je privilégierais la cuve, pour l’élevage. Mais tester le vieillissement en fût me démangerait pas mal, alors je craquerais certainement. Pour voir.

Ensuite la communication, le marketing. Faire des étiquettes, trouver des noms pour les cuvées, et puis un blog, aussi, bien sûr. La partie commerciale, pas forcément mon fort. Prendre des contacts, relancer, convaincre, négocier. Et dans un deuxième temps, courir après les impayés, me maudire d’avoir fait confiance à certains.

Les premières dégustations, l’angoisse du s’ils n’aimaient pas, la rationalisation du c’est ma première année, il faut être réaliste, la fierté du c’est moi qui l’ai fait ! et surtout le regard des amis, le plus important.

Si je faisais du vin, donc, ça se passerait certainement comme ça (ou pas). Et je crois que cela s’est à peu près passé ainsi pour Véronique et Jean Attard, du Mas Coris à Cabrières (34) dans le Languedoc.

Il est clairement impossible de projeter une histoire sur une autre. Pourtant en écoutant la leur je me suis suis souvent fait intérieurement cette remarque simple : « j’aurais certainement fait pareil ». Et là où l’un voit une contrainte ou un compromis, l’autre voit un choix assumé, et inversement. Leurs vignes étaient par exemple déjà en conversion bio au moment de l’acquisition, le chemin était donc tout tracé. Évidemment tous les détails ne sont pas les mêmes. Mais l’idée générale, je crois, y est.

Mas Coris - Les vignes et le paysage

Le paysage du haut des vignes du Mas Coris.

Trois cuvées donc, plus un rosé confidentiel et le premier millésime de blanc en cuve :
– Atout Pic (cinsault / syrah), 9.50 euros, pour le glou
– Bouteilles à la mer (grenache / cinsault / syrah), 12 euros, mon préféré
– Pic de Vissou, 25 euros, la cuvée sous bois

Mas Coris - Véronique Attard et son chien

En discutant avec Véronique et Jean, j’ai ressenti le Mas Coris en phase de transition. La conversion bio est terminée, les ceps de blanc qu’ils ont plantés ont donné leur premier vin cette année, les choses semblent trouver leur place définitive.

Tout ce que je peux espérer pour Véronique et Jean, c’est de continuer à avoir confiance en eux pour que leurs vins expriment encore et toujours plus leur personnalité attachante.

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