Savoir enfin qui nous buvons

Paris, lundi 28 avril 2014, 20 heures : le deuxième salon Rue 89 des vins est terminé.

Je redescends dans le grand sud avec Jeff Coutelou et Michel, son fidèle acolyte. Jeff a voulu repartir le soir-même, ce qui m’arrange pas mal car ça m’évitera de me taper le nouveau documentaire de Nossiter, qui ne m’intéresse à peu près autant pas que le premier. C’est vous dire.

On a de la route, 7 ou 8 heures selon les conditions de circulation (expression euphémique signifiant « selon le bordel que ça va être pour sortir de cette putain de région parisienne de merde », car une fois passé le périph, et à plus forte raison le péage de Saint-Arnoult, à part un troupeau de brebis dans le Larzac je ne vois pas ce qui pourrait nous ralentir d’ici Béziers). Bref, le trajet est long, on fait le debriefing, on défait le briefing, on refait le monde du vin, on dit du bien, on dit du mal, pas mal de bien, un peu de mal.

Sur le coup de 23 heures (je vous dit ça de mémoire, j’ai pas regardé ma montre), je dois commencer à gonfler sérieusement mes camarades de route (c’est un souci récurrent) qui décident en représailles d’allumer la radio et nous tombons par hasard sur un autre mec qui a le même problème récurrent : Sébastien Barrier. Dans les milieux autorisés on appelle ça tomber de Charybde en Scylla (c’est du latin ou à la limite du grec, laissez tomber, ça sera bientôt plus enseigné de toute façon).

J’écoute donc France Cul pour la première fois de ma vie (en tout cas la première fois dont je me rappelle, pis en même temps c’est à peu près la seule radio qu’on capte sur l’A71) et comme par hasard (décidément) on y parle de vins, c’est quand même bien foutu la vie parfois. Y a même Thierry Puzelat à qui j’ai parlé pas plus tard qu’il y a quelques heures avant qu’il ne s’absente pour enregistrer l’émission, ce que je n’ai même pas remarqué, alors qu’on m’assure que d’habitude ça se remarque, si si vraiment. Bref, Sébastien Barrier parle de son spectacle « Savoir enfin qui nous buvons », qui est d’ailleurs le titre de ce billet, c’est quand même bien foutu la vie parfois (bis).

Et là, quelque part entre Orléans et Vierzon (je précise ça juste pour dire qu’en plus on passe pas loin de chez Puzelat, mais comme vous ne savez pas qu’il vient du côté de Cheverny et que de toute façon vous êtes nuls en géographie solognote cette référence subtile vous passe loin au-dessus donc je referme cette parenthèse), j’écoute un huluberlu parler de son spectacle de 5 heures (minimum syndical, comptez plutôt 7 ou 8 selon la marée et les vents dominants) où il disserte sur le vin, le vin naturel, l’ivresse, l’alcool, l’alcoolisme, les amis, les bêtises et toutes ces choses qui font que tout d’un coup tu te retrouves à écrire un billet de blog. Et en prime on peut y picoler quelques vins triés sur le volet en dégustant des produits locaux, la vie est belle, YOLO !

J’avoue, je n’ai pas été convaincu. Faut pas m’en vouloir, mais a priori écouter un mec soliloquer pendant 7 heures sur du pinard c’est pas trop ma tasse de thé. Ni mon verre de vin.

Verre Savoir enfin qui nous buvons

Je vous la fais courte en vous projetant directement un an plus tard, sinon ça va être comme le spectacle, ça ne va jamais finir. Le no man’s land où j’habite, situé juste suffisamment au nord du pays haineux bitterois pour être vaguement fréquentable, compte parmi ses rangs quelques personnes d’exception dont Éric Verlet et les propriétaires du Théâtre de Pierres qui permettent à ce coin oublié du Languedoc de ne pas se transformer en désert culturel total. Tout ça pour dire, ils ont invité Sébastien Barrier pour une représentation unique dans notre beau pays de collines et de coteaux, à Fouzilhon pour être précis (vous serez peut-être surpris de l’apprendre mais la Sologne n’a pas l’apanage des noms de bleds à deux balles).

J’avoue, j’y suis allé à reculons (ce que je peux être con des fois souvent presque tout le temps). Pour tout dire, un couple d’amis m’a kidnappé (et comme je ne suis pas japonais ils n’ont même pas eu besoin de me bourrer la gueule avant, évidemment vous pouvez pas comprendre vous avez pas vu le spectacle) et m’a proposé une offre impossible à refuser : on t’invite, et si t’aimes tu nous rembourses (résultat c’était un plan foireux car maintenant il faut que je les rembourse…)

J’avais dit que j’allais essayer de la faire courte, donc je saute directement à la conclusion : c’était génial. D’ailleurs j’écris présentement alors que je vous ai fait un sketch pas plus tard que la semaine dernière en vous expliquant que je ne trouvais plus l’envie d’écrire. Sauf que et de une à chacun ses incohérences ; et de deux j’ai retrouvé l’envie, et même le besoin, et c’est totalement la faute de Sébastien, donc démerdez-vous avec lui pour les plaintes et récriminations en tout genre.

Sélection naturelle de vins

Sélection naturelle

De quoi parle de ce spectacle ? De tout et de rien, en fait. Et je vais pas vous le cacher, c’est long. Nan mais je veux dire : c’est vraiment long. Sébastien en est conscient, d’ailleurs il le dit, et il sait que certains vont quitter le navire en cours de route (et il aura raison). Comme le public de la région des Avants-Monts du Centre Hérault (ça ne s’invente pas) est plutôt sage et discipliné (ce qui est juste un cran au-dessus de bête et discipliné, en terme de latitude bien entendu), quasiment tout le monde est resté jusqu’au bout, c’est vous dire si on se fait chier dans le coin un samedi soir.

Je vais pas vous le cacher aussi, on a parfois un peu l’impression d’assister à une psychothérapie de groupe, ça m’a rappelé Didier Porte et son divan pour son exercice de psychanalyse politique (faut pas croire on reçoit aussi des vedettes, hein !) Après y a à boire et à manger (j’espère que celle-là n’est pas trop subtile pour vous), c’est un peu comme dans tout. Le numéro de comédien, d’humoriste, d’amuseur, de raconteur, d’artiste nécessite de mettre sa pudeur de côté (Sébastien semble y parvenir plutôt bien, même sobre) et parfois de tout vider là, comme ça, en vrac, dans une espèce de semi-improvisation permanente, de navigation à vue selon l’humeur, selon l’ambiance, selon les réactions, selon la plasticité du chat… et de laisser le public trier le bon grain de l’ivresse.

L’introduction est longue, mais looooongue, comme un jour sans pain, ou plus précisément deux heures sans vin (à vue de pif). J’imagine que dans la première version du spectacle ça commençait direct par un verre de jaja et que deux heures plus tard, justement, y avait plus personne dans la salle car ne nous voilons pas la face (on a encore le droit de l’utiliser cette expression, au fait ?) les gens viennent quand même surtout pour picoler, d’ailleurs dans la région t’organises un spectacle sans rien à picoler, tu te plantes plus méchamment qu’un zéro sur un porte-avions américain. Sébastien nous informe que le leitmotiv du spectacle est « câlin-claque-câlin-claque » et on comprend donc vite qu’on en a l’application immédiate en mode « bâton-carotte-bâton-carotte ». Je vous assure qu’après deux heures à reluquer les bouteilles nonchalamment placées à la vue de tous sur le comptoir, l’autre leitmotiv (« mais il va la fermer sa grande gueule ») prend tout son sens !

Vous devez me trouver méchant, mais c’est normal puisque vous n’avez toujours pas vu le spectacle (ou alors vous êtes très forts en lecture fractionnée), car je vous prie de croire que le câlin-claque n’est pas une parole en l’air (enfin si car il manque heureusement la dimension tactile de la proposition mais on se comprend). Et si vous trouvez que je digresse (« graisse ! ») trop, ou que mes blagues sont trop pourries, vous ne savez pas où vous mettez les pieds, et si vous aviez vu le spectacle vous feriez moins les malins.

Bon finalement je ne vais pas vous la faire courte (haha, vous y aviez cru, hein, avouez), car il se passe tout de même deux-trois trucs en 7 heures et puis c’est curieux chez moi ce besoin de faire des phrases. Je trouve que Sébastien a le mot juste (enfin quand je dis « le » mot, c’est plutôt 14 millions de mots…), il nous raconte du vécu, il ne tombe pas dans les ornières évidentes où se perdent allègrement bon nombre de soi-disant experts (« le vin naturel qui n’existe pas est-il meilleur que le vin industriel qui ne devrait pas exister ? » — vous avez 3 heures), il prend du recul, il est tour à tour doux rêveur et terriblement réaliste, tendre et graveleux, taquin et grave.

Flyer Sébastien Barrier Savoir enfin qui nous buvons

Grave ? Oui, notamment quand il aborde le sujet de l’addiction. C’est difficile, comme sujet, c’est tabou (tiens d’ailleurs c’est pas un mot papou, tabou ? ah et puis pour se simplifier la vie on va dire qu’à partir de maintenant là tout de suite si vous comprenez pas ce que quelque chose vient faire là, dites-vous que si vous aviez vu le spectacle vous comprendriez, ça m’évitera de le dire à chaque fois). Et puis c’est compliqué l’addiction, l’alcoolisme. Comme le disait si bien Romain Gary dans mon livre préféré de l’univers de tous les temps : « Moi, l’héroïne, je crache dessus. Les mômes qui se piquent deviennent tous habitués au bonheur et ça ne pardonne pas, vu que le bonheur est connu pour ses états de manque. »

Le vin est une drogue. L’alcool est une drogue. Le tabac est une drogue. Le sucre est une drogue. Le gras est une drogue. L’amour est une drogue. Le sexe est une drogue. La drogue est une drogue. Cette putain de chienne de vie est une drogue. Il faut bien mourir de quelque chose. Je suis pour le choix de mourir de la manière que l’on veut, si on s’y prend bien c’est même la seule liberté qui nous reste.

Et puis… il y a les portraits. Et là c’est du grand art. En deux photos et trois anecdotes on se retrouve face à des gens vivants qui produisent des vins vivants (oui je sais je sais mais j’ai un petit secret à révéler à ceux qui pensent que ça ne veut rien dire : on vous emmerde). En quelques mots (comptez une petite demi-heure), ces vigneron(ne)s apparaissent devant nos yeux, dans leur entièreté et leur imperfection, dans leur beauté et leurs doutes. C’est peut-être ce que j’ai le plus apprécié, qu’ils ne soient pas glorifiés, irréprochables, vertueux et sûrs d’eux, sûrs de bien faire, sûrs d’avoir raison, sûrs de détenir une vérité immanente faisant par défaut de tous les autres des cons. Non, loin de là. De la même façon que Sébastien semble trébucher dans son spectacle, se perdre, revenir, changer d’avis, partir dans une autre direction, une autre discussion, carrément un autre spectacle, se contredire, bifurquer une nouvelle fois, finir par retrouver vaguement le chemin de la maison… tou(te)s ces vigneron(ne)s semblent avoir suivi le même parcours d’incertitude, traçant une voie imprévisible, titubant à travers la vie.

Je me suis évidemment reconnu dans ces gens qui font du vin du mieux qu’ils peuvent, après des trajectoires de vie souvent chaotiques, je suis un peu comme eux après tout. La conclusion de mon histoire sera certainement très différente de la leur, mais le ressenti, l’envie, le besoin sont les mêmes.

Queue de comète

Queue de comète

Je termine (tenez bon, la terre promise est proche) sur une des grandes leçons tirée de mes années passées à boire des vins : je ne peux pas boire le vin de quelqu’un que je n’aime pas, et je ne peux pas m’intéresser plus que cela à un vin fait par quelqu’un que je ne connais pas. Si j’ai de l’affection, de l’estime, du respect pour la personne, tant mieux car son vin n’en sera que meilleur, et je lui passerai bien des défauts ; dans le cas contraire, je ne pourrai plus le boire, il me dégoûtera ; et si la personne ne reste qu’un nom en bas d’une étiquette (et encore, dans le meilleur des cas), le vin me sera lui aussi anonyme, orphelin, sans relief. Chaque bouteille ouverte me ramène à une rencontre, à un lieu, à un moment. Et ce phénomène explique bien des incohérences par rapport à une ligne de conduite imposée à soi-même, de la même façon qu’on pardonne à nos amis bien des errements.

Tout ça pour tout dire, j’avais une patate d’enfer en sortant de ce spectacle, le moral au taquet, la pêche, la banane, j’étais une salade de fruits ambulante, c’était chouette, c’était top. Donc un grand merci à vous, Monsieur Sébastien Barrier. Après tout, plus c’est long, plus c’est bon.

THE END (enfin !)

Notes de bas de page :

Précaution d’usage : je déconseille vivement ce spectacle aux habitants de : Calais, Brest, Douarnenez, Lorient, Rennes, Le Mans et Béziers.

Participants virtuels :
Pascal Potaire et Mose Gadouche (Domaine des Capriades)
Marc Pesnot
Noëlla Morantin
Thierry et Jean-Marie Puzelat
Agnès et René Mosse
Agnès et Jacques Carroget

Invité de dernière minute :
Jeff Coutelou (et ses magnums de Flambadou !)

Absent :
Jérôme « putain on l’a échappé belle sinon on était repartis pour 2 heures » Lenoir

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