Plaisir coupable

Plaisir coupable… c’est ainsi que je résumerais le thème que nous propose Tom Delanoue pour la 73e édition des Vendredis du Vin : Vos 50 nuances de vin. Nous avons tous en effet, si ce n’est une réelle ligne de conduite, au moins quelques préférences qui guident nos choix. Comme je l’expliquais dans ce billet, il est facile d’être catalogué, le monde du vin aime bien coller des étiquettes. C’est pour lutter contre cela que j’ai déjà pris le parti d’écrire certains billets dans le but affirmé briser les (mes ?) lignes. Pour ne pas être trop prévisible, trop dogmatique.

Bref, j’ai naturellement des plaisirs coupables, presque des fautes inavouables. Comme il est de tradition ici, voici quelques « j’aurais pu » : j’aurais pu vous parler de quelques vins de Bordeaux que j’adore, même si cette région n’attire pas trop mon palais (mais cependant que de souvenirs !) ; j’aurais pu vous parler de bière ou de sake, pour changer, mettant un temps le vin entre paranthèses (d’ailleurs, cela viendra, forcément) ; j’aurais pu être de mauvaise foi (pas pour changer) et mettre en avant un vin pourtant jugé tout à fait « acceptable » par le gotha des blogs vineux, avec un superbe titre du style « La révélation la plus incroyable de l’année du vin, vous n’en croirez pas vos yeux ! » ; j’aurais encore pu partir sur des chemins de traverse, vous avouer qu’en fait j’aime le grenache et le gamay (comme quoi vous voyez bien que je me fixe des limites !)

Mais non, allez, je joue le jeu et je vais vous parler de deux vins de cave coopérative que je bois en quantité… euh… enfin disons que j’en bois pas mal !

Le premier, c’est le vin de la cave coop de Faugères, en vrac. Quelque part, ce vin me rend triste. De l’AOP à 1,65 euros le litre, n’est-ce pas là le signe de la faillite de ce système ? N’est-ce pas là une aberration contre laquelle je m’efforce justement (et à mon humble échelle) de lutter via ce blog ? N’est-ce pas là la négation du travail du viticulteur, l’assurance d’une viticulture non pérenne et d’une rémunération insuffisante ? N’est-ce pas là cautionner une viticulture toujours plus chimique et toujours plus mécanisée ? N’est-ce pas là couper l’herbe sous le pied des autres vignerons de l’appellation, qui essayent de valoriser une marque réputée, celle de leur appellation, et de la tirer vers le haut ?

Probablement. N’empêche, ce cubi de Faugères me suit partout : en été, c’est le vin des pique-niques et des barbecues entre amis, le soleil brille, les grillades finissent de cuire, la soif est large ; en hiver, c’est celui des boeufs bourguignons (il faut bien du vin pour faire une sauce au vin…), de la consommation régulée (un verre par-ci par-là pendant la semaine). Et dans tous les cas, c’est le symbole du vin sans prise de tête, jamais bouchonné, toujours comme il faut, à vil prix. Loin de la préméditation, c’est le vin de l’immédiat : tourne le robinet et le vin coulera !

Et puis l’autre problème est… que c’est bon. Face à tant de bouteilles décevantes dans la région, ce vin vinifié et élevé en grande quantité garde sa fraîcheur, exprime pleinement ses arômes sudistes, est chaque année un peu différent mais ne déçoit jamais. C’est la solution de la simplicité, à un quart d’heure de chez moi. Et la plupart des bouteilles vendues par la même cave ont à mes yeux le seul avantage de se conserver un peu plus longtemps, car gustativement je trouve le vrac plus délicieux. Les grands contenants semblent lui donner une fougue, une verve, que les bouteilles n’ont pas. Probablement aussi car c’est le vin de l’immédiat, à consommer rapidement, mais dont on ne voit que rarement le fond…

Carte des unités agropédologiques (géologie) de Picpoul de Pinet, Languedoc

Le second vin est dans la même vin, et je l’ai justement découvert dans la même cave le jour où le Faugères blanc était en rupture de stock. Les gérants de la cave avaient fait venir du Picpoul de Pinet d’une autre cave coopérative, et je suis tombé amoureux de ce vin. Il s’agissait du Picpoul de la cave Beauvignac, un vin simple autour de 4 euros, mais qui exprime cependant pleinement sa différence. Il n’est pas compliqué de comprendre pourquoi Picpoul de Pinet a récemment obtenu l’AOP, se démarquant ainsi d’un océan de vins blancs peu intéressants du Languedoc avec qui il n’avait rien en commun. Du fruit, un peu de moelleux, et dans certaines cuvées une pointe de minéralité pierreuse et saline : l’accord parfait avec les coquillages de l’étang de Thau qui longe l’appellation au sud. Les amateurs trouvent souvent les huîtres de Bouzigues trop salées… pas moi. On pourra les goûter, chez Romain, aux Demoiselles Dupuy, comme nous le conseillait Vincent Pousson. Ou encore chez Tony, pour une prestation plus confidentielle que nous décrit très bien Monica.

Huîtres de Bouzigues gratinées

J’ai depuis changé de crèmerie, pour des raisons bassement pratiques (c’est moins loin de chez moi) mais aussi de goût : la première cuvée de la cave de Montagnac pour le fruit, la seconde (« Terres Rouges ») pour une pointe de minéralité. Des vins à 4 et 4,80 euros pour, à nouveau, un plaisir immédiat, dépourvu de grandes considérations philosophiques, sans chercher de justifications inutiles à d’inexistantes (ouf !) baisses de forme.

Picpoul de Pinet - Cave coopérative de Montagnac - Cuvée Terres Rouges
Picpoul de Pinet bio : Le Petit RoubiéPicpoul de Pinet bio du domaine Campaucels (Jean Le Blanc)

En même temps, difficile de faire la fine bouche dans cette région, avec seulement un producteur en bio (Petit Roubié), bientôt rejoint par un second (Campaucels). Et même si d’autres essayent de faire bon, comme Félines Jourdan, je ne trouve souvent pas les différences suffisamment perceptibles pour justifier le surcoût. Je vois ce piquepoul comme l’aligoté du sud : on le prétend sublime, je lui trouve une certaine noblesse à rester humble, représentatif de ses origines et de ses qualités. Et les quelques cuvées boisées de Picpoul que j’ai eu l’occasion de boire ne m’ont vraiment pas fait changé d’avis à ce sujet.

Ce Picpoul, je l’aime vif, fruité, tranchant, salin. Et si d’aventure quelqu’un me demandait de le couper à la liqueur de cassis, comme il s’y prête très bien, je n’en ferais pas un scandale. C’est aussi cela la vérité d’un vin simple et droit, qu’on ne sacralise pas inutilement : on débouche, on boit, on se fait plaisir sans se poser plus de questions. Les petits plaisirs inavouables sont souvent les meilleurs…

Un commentaire sur “Plaisir coupable”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *