Petit éloge de la fidélité

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au vin, internet était encore jeune et la connaissance se trouvait principalement dans les livres. C’est dans l’un d’entre eux que j’ai lu une phrase qui m’a beaucoup marquée : « Toujours acheter du vin par carton de 6. » Je paraphrase car je ne me souviens plus de l’auteur, même si je pense qu’il s’agit de Matt Kramer dans Making Sense of Wine.

À l’époque ce conseil m’avait paru incongru, car en plein apprentissage je butinais de région en région, découvrant pêle-mêle appellations, cépages, types de vinification ou d’élévage… Une bouteille me semblait suffire pour me faire une idée, pour déterminer si j’aimais ou non, pour savoir si je voulais continuer à explorer. Sinon, la sentence tombait sans appel : au suivant !

Cela allait de pair avec l’influence des prescripteurs de tout genre. Je ne connaissais pas mon propre palais, mes propres goûts–et de bien des points de vue c’est toujours le cas, mais j’ai tout de même progressé et pris confiance en moi. À l’époque j’achetais des vins à l’aveugle, sans les avoir dégustés auparavant. Il me fallait donc me ranger aux suggestions d’un caviste, d’un critique, d’un journaliste ou d’un ami sur une liste de diffusion ou un forum. Et croiser les doigts. Croiser très très fort les doigts.

Je ne comprenais pas l’intérêt de la constance, de l’approfondissement. J’aimais un peu, j’aimais beaucoup, ou pas trop selon les cas. Puis vint le temps de coups de coeur, ou dans mon jargon teinté d’anglais francisé : « les blastes ». Ces épiphanies ont fortement influencé mon approche de jeune amateur de vin. Ma première « blaste » : un Meursault Clos de la Barre 1995 des Comtes Lafon, il y a 10 ans maintenant. Ce vin m’avait juste paru absolument incroyable à l’époque. Une semaine plus tard : un Chambolle-Musigny « villages » 1990 du domaine Georges Roumier. Deux mois plus tard, je dégustais sur fût au domaine Armand Rousseau. Clairement, j’avais des mentors bien intentionnés et fort généreux. Ces quelques vins m’ont marqué de leur empreinte.

Évidemment je me mis immédiatement à chercher quelques bouteilles de ces vins sublimes. La disponibilité confidentielle de ces crus était telle que les rares bouteilles que je pus me procurer (toujours grâce à la générosité d’amis et d’inconnus ayant bien compris que l’esprit du vin réside dans le partage) se transformèrent en trophées de ma cave balbutiante.

Un trophée est parfois un cadeau empoisonné. Quand tenter de renouveler l’expérience ? Faut-il les boire encore jeunes ? Ou attendre… Mais qui attend ne peut confirmer la première impression. Quels vins faut-il alors acheter pendant les dix ans (ou plus) de patience nécessaire ? Équation sans solution qui ne peut mener qu’à la déception.

C’est alors que je compris qu’une cave composée de bouteilles orphelines est vouée à l’échec. Ce qu’il faut c’est développer une certaine intimité (et même une intimité certaine) avec un vin, avec un vigneron. Suivre le même vin sur plusieurs millésimes, comprendre son évolution, identifier sa trace, apprendre à le connaître. Pouvoir se permettre de le boire (trop) jeune, en cours de vieillissement ou à maturité, sans chercher à tout prix l’accord parfait, le moment clé, l’apogée illusoire. En bref, acheter au moins 6 bouteilles.

Les soirs de « moins bien », les jours où je n’ai pas trop le moral, quand je veux partager mes rêves et mes espoirs ou discuter de mes échecs et mes désillusions, je ne me tourne pas vers des connaissances récentes ou avec des inconnus rencontrés au hasard d’un bar ou d’internet. J’appelle de vieux amis, je vide mon sac, j’écoute leur avis, je prends de leurs nouvelles, je relativise. Je retourne instinctivement vers des personnes que je connais depuis longtemps, vers des histoires communes de rires et de larmes, vers des amitiés riches à la fois du passé et de l’avenir.

Il en va de même des vins. Ces jours-là, je suis naturellement attiré par des bouteilles que je connais bien, qui me racontent une histoire que j’ai déjà écoutée mais dont je ne me rappelle plus tous les détails, et qui s’enrichit à chaque nouveau récit–comme l’on découvre toujours de nouveaux éléments, de nouvelles références dans des films maintes fois vus ou des livres maintes fois lus.

Ces jours-là, j’apprécie la fidélité et retourne invariablement vers mes premières amours, fondations sur lesquelles bâtir, sources auxquelles me régénérer. Dans mon cas, ce sera si possible un Chambolle de Roumier. Le hasard faisant heureusement bien les choses, je ne suis pas déprimé très souvent !

Ce billet a été écrit dans le cadre du 62è épisode des Vendredis du Vin, présidé par Véro du Mas Coris.

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