Nicolas Feuillatte bulle-t-il ?

Sandrine, la présidente éphémère de la 65è édition des Vendredis du Vin, a choisi le thème des bulles, de l’explosion, du shebam ! pow ! blop ! wizzzz ! cher à Gainsbourg. Évidemment, elle nous conseille de sortir des sentiers battus, et même des frontières françaises. Bon là faut peut-être pas exagérer, même si j’aurais pu parler du sekt allemand, des trous dans l’estomac et de l’histoire presque de conte de fées de Rotkäppchen ; ou encore de Nyetimber en Angleterre ; de Gloria Ferrer en Californie ; ou tout simplement des Moscato d’Asti dont il est si facile de descendre plusieurs bouteilles rien que pour l’apéro.

Mais non, c’est décidé, je reste en France. Et je sors des sentiers battus, du moins de ceux sur lesquels chemine habituellement mon blog : cette fois-ci il ne sera pas question d’un petit producteur à moitié inconnu, dans une région improbable, en bio et tutti quanti. L’opposé même. Aujourd’hui je vous emmène découvrir la gamme du Champagne Nicolas Feuillatte, la « coopérative des coopératives » champenoises, dont les raisins proviennent de 82 coopératives rassemblant plus de 5 000 viticulteurs. Du lourd, en somme.

Quand j’ai commencé à m’intéresser au vin, dire que cette maison n’avait pas bonne réputation était un euphémisme. C’était l’archétype du champagne qu’on trouve partout et qu’on ne conseille à personne, du champagne bien trop cher pour ce qu’il y avait dans la bouteille et qui a fait le bonheur des dégustations comparatives de toutes les appellations de crémants et autres mousseux de France et de Navarre (et du reste du monde, tant qu’à faire). « Ah tu vois notre vin est meilleur que du Champagne ! » (oui mais…)

Et puis au fil des années (et des changements de chefs de cave* ?), les propos tenus par quelques voix discordantes arrivèrent à mes oreilles, toujours avec le même constat : il y aurait du mieux. Il faudrait trouver d’autres marques pour représenter symboliquement le fond du panier de la région (heureusement ce n’est pas trop difficile). Jusqu’à l’an dernier, quand j’ai remarqué le stand de Nicolas Feuillatte à Vinexpo : j’en ai profité pour goûter toute la gamme, histoire de me faire ma propre idée. Je ne vous cache pas que j’étais parti avec un a priori fortement négatif.

Premier vin, le Brut Réserve : comme chez beaucoup d’autres producteurs, c’est un bon test. Si un chef de cave parvient à faire une entrée de gamme sympathique en grande quantité avec des raisins moyens, il y a de bonne chance pour qu’il arrive aussi à faire du très bon à partir de raisins de meilleure qualité sur des cuvées aux volumes plus confidentiels. Ce vin, en l’état, est agréable, même s’il est beaucoup trop dosé pour moi (environ 10g/L). On est toutefois loin des pires cauchemars de champagne de hard discount… Certes il y a encore le Brut en cran en-dessous que je n’aurais pas eu l’occasion de goûter (et qui n’aura donc pas eu l’occasion potentielle de me décevoir) mais globalement cela commence plutôt bien.

Autre bonne surprise, la marque propose un non-dosé (Brut Extrem’) mais la précision et le tranchant ne sont pas de la partie… peut-être parce qu’il était servi un peu trop chaud (les aléas des dégustations dans de grands salons). Je reste sur ma faim.

Nicolas Feuillatte Blanc de Noirs 2004 Grand Cru

On enchaine sur deux grands crus : le Blanc de Blancs 2005 (plus sur la tension que sur la richesse et qui manque un peu de complexité à ce niveau) et surtout le Blanc de Noirs 2004. Ce dernier propose une belle profondeur au nez, une aromatique complexe qui reste sur la fraîcheur, une mousse onctueuse et une bonne persistance. La bouche est à la fois vineuse et gourmande, tirant presque sur le rosé. Le vin est tendu, vif mais riche. Très belle bouteille pour son prix (environ 40 euros), surtout en comparaison de ce que l’on peut trouver en grande distribution ou chez un caviste moyen pour le même prix. Et ce tout en restant « dans les clous » des attentes de la plupart des consommateurs…

L’avantage, quand on a les moyens d’une maison de champagne comme celle-ci, c’est qu’on peut se permettre de s’amuser et d’expérimenter. La Cuvée 225 est donc élevée sous bois, pour voir. Le millésime 2005, sur un assemblage 50-50 pinot noir et chardonnay, est plutôt sur la richesse et l’onctuosité, tout en gardant une certaine vinosité en bouche. La palette aromatique est aussi différente des précédents, avec l’apparition notable du toast et des épices. Il y a de l’idée, mais ce champagne se cherche encore un peu : trop de composantes le tirent dans des directions différentes.

Nous finissons par le Palmes d’Or 2002, la grande cuvée. Je n’y trouve pas particulièrement mon compte, surtout sur ce millésime. Cela manque de pep’s et d’allant. Une cuvée de ce niveau se doit d’avoir de la personnalité et du caractère, un regain de style et d’élégance, une signature. Même si cela va dans la bonne direction, nous n’en sommes pas encore là…

Je passe rapidement sur les rosés : le Brut Rosé (adjonction de 20% de vin rouge) est agréable et expressif, mais simple… cela peut plaire, mais ce n’est clairement pas ce que je cherche dans un champagne rosé ; la Cuvée 225 Rosé, millésime 2005, est aussi très expressive, plus complexe, mais trop marquée par le bois à mon goût ; pour finir le Palmes d’Or Rosé 2005 (rosé de saignée) est puissant et gourmand, très long, très pinot, mais manque de complexité et d’élégance.

Pour conclure, le niveau d’ensemble était plus qu’acceptable. J’ai senti que la marque Nicolas Feuillatte bougeait, aussi bien dans la bouteille qu’en ce qui concerne le packaging ou la variété de la gamme. Rome ne s’est pas faite en un jour, et les efforts vont dans la bonne direction. Je retiendrai surtout le Blanc de Noirs 2004 qui avait ce petit quelque chose en plus par rapport aux autres cuvées.

(*) David Hénault a remplacé en 2011 Jean-Pierre Vincent (parti à la retraite) et était son second depuis 2003. J’ai du mal à n’y voir qu’une coïncidence. Source : Vitisphère.

3 thoughts on “Nicolas Feuillatte bulle-t-il ?”

  1. Merci pour ces détails sur les vins, je me laisserai tenter par certains d’entre eux. C’est vrai que les salons de dégustation ne sont pas forcément les meilleurs endroits pour tester.

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