L’oxydation selon Virgile

L’avantage, quand on a l’honneur de choisir un thème pour les Vendredis du Vin (en l’occurrence : Oxygène), c’est que l’on a ensuite l’embarras du choix : il serait tout de même triste de ne pas avoir d’inspiration lors de sa propre présidence ! Je vais donc commencer ce billet par ma traditionnelle série de « j’aurais pu… »

J’aurais pu vous parler de l’oxydation prématurée des vins blancs de Bourgogne (et d’autres régions), un sujet qui me tient à coeur depuis la création de ce wiki il y a bientôt 8 ans pour tenter de répertorier les producteurs, les appellations et les millésimes les plus affectés. Et si possible aider à en déterminer les causes, et peut-être trouver quelques pistes pour résoudre cette énigme. Déjà 8 ans, pour ceux qui s’acharnent à penser que je suis un petit nouveau ! J’aurais pu aussi parler du vieillissement des vins en cave, ou encore du carafage (procédé aux qualités ô combien suspectes dès lors qu’il devient systématique).

Mais je vous parlerai finalement des vins oxydatifs (ou plutôt d’un vin oxydatif en particulier) car je vais vous avouer d’emblée que ce n’est pas un style que j’affectionne particulièrement…

Ma première expérience dans le domaine eut lieu lors d’une dégustation de champagnes au caractère oxydatif (il y a des modes, comme ça), un choix qui m’avait parue extrêmement déplaisant à l’époque. Et ce d’autant plus que ces vins me semblaient, en conséquence, sévères et décharnés. Après plusieurs années, et bien qu’en appréciant certains exemples, cela me pose toujours généralement problème. Puis, bien sûr, les vins du Jura : là, au moins, un peu de gras pour compenser cette verticalité asséchante. Même constat sur certains Rivesaltes. Et finalement quelques sherrys fino auxquels mon palais n’était visiblement pas préparé ! Des vins qu’il faut savoir apprivoiser, une initiation lente mais aux bénéfices évidents, permettant des accords mets-vins sublimes.

J’avais donc un peu progressé sur ce chemin le jour où j’ai dégusté pour la première fois la cuvée Virgile du domaine Virgile Joly, producteur emblématique de Saint-Saturnin-de-Lucian (34). Et le moins que je puisse dire c’est je n’ai clairement pas été emballé par le nez très oxydatif… heureusement il est des vins dont la bouche ne se place pas dans le prolongement de la première impression olfactive, et c’était le cas de celui-ci. Un vin ample et riche mais gardant cette sobriété, cette rectitude, cette fraîcheur des vins ayant été touchés par la grâce de l’oxygène.

Cuvée Virgile 2005 - Domaine Virgile joly

Mais… pourquoi ? Et surtout, comment ? Ce type de vin n’est pas vraiment classique de la région, et je me demandais donc ce qui avait bien pu pousser Virgile Joly à créer une cuvée aussi spéciale. Le secret ? Une petite parcelle de vieilles vignes de grenache blanc, orientée nord-est, dans un couloir de vents froids. Des raisins superbes qui partaient vers la coopérative locale jusqu’à ce que Patrick Moon (dont le livre Virgile’s Vineyard, relatant une année passée au domaine, vient enfin d’être ré-édité) ne sème la graine de l’indépendance en incitant Virgile à les vinifier séparément.

Cela ne suffira pas. À cette époque le domaine est jeune, le matériel manque pour s’intéresser aux vins blancs, et Virgile n’est pas convaincu par l’idée d’un vin 100% grenache blanc, dont il considère que certaines des caractéristiques nécessitent un assemblage. Plusieurs événements vont alors le décider à le faire. Tout d’abord une dégustation de la cuvée l’Argile, un Collioure du domaine de la Rectorie (Roussillon), 100% grenache gris et pourtant totalement équilibrée et auto-suffisante. Puis un voisin, qui peut prêter le pressoir adéquat. Enfin une rencontre avec Matthieu Frécon, un distillateur ayant remis la Fine de Faugères au goût du jour, et lui proposant, dans le pire des cas, de transformer ce vin en alcool noble.

Au pressurage, c’est la surprise. Alors que les conditions sont exactement les mêmes que pour les jeunes vignes de grenache blanc, celles provenant de cette parcelle donne immédiatement un jus légèrement oxydé. Un long élevage en barrique (18 mois) plus tard, cette cuvée atypique prend forme, avec son caractère bien affirmé et décidément oxydatif. Clairement, elle ne terminera pas sa vie en fine. Ce vin est tout simplement trop bon !

Je suis vraiment conquis par le résultat. De plus le domaine a la bonne idée de prendre son temps, et commercialise à l’heure actuelle le millésime 2005 (24.60 euros départ domaine), ce qui permet aux amateurs d’acquérir un vin prêt à être apprécié. La séduction opère rapidement, que ce vin soit bu seul ou accompagné. Me réconcilier avec les vins oxydatifs n’était pas une mince affaire, mais la réussite est totale !

Un commentaire sur “L’oxydation selon Virgile”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *