Les Terroiristes du Languedoc

Suivre le parcours de plusieurs vignerons en avril puis en septembre de la même année de façon à confronter leurs espoirs printaniers avec la réalité automnale, telle était l’idée séduisante de Ken Payton. Ce projet s’est concrétisé sous la forme d’un film documentaire, Les Terroiristes du Languedoc, présenté en avant-première au cinéma Diagonal à Montpellier le 27 janvier 2013, à la veille de l’ouverture du salon Millésime Bio.

Ken Payton n’en est pas à son coup d’essai puisque son premier documentaire sur le vignoble portugais, Mother vine (« Vigne mère ») a obtenu le prix « Paysages et Environnement » ainsi que la mention « Patrimoine » lors du 19ème festival Oenovideo. C’est d’ailleurs lors de la projection de Mother Vine à Montpellier en décembre 2012, dans le cadre du festival du film lusophone Fest’afilm, que j’ai eu l’occasion de rencontrer Ken pour la première fois.

Nous nous sommes revus en juin 2012 alors qu’il venait de filmer les prémières séquences et je n’ai eu de cesse de lui poser la même question : « quelle histoire veux-tu raconter ? ». Il m’a répondu qu’il n’y avait pas d’autre histoire que celles des vignerons, de leurs vignes et de leurs vins. Habitué aux documentaires à charge, je l’ai quitté dubitatif.

Il me faut à présent apporter une précision importante. Il existe un personnage dans Mother Vine que la plupart des spectateurs ont, comme moi, eu envie d’éviscérer avant la fin du film. Ou à la limite juste lui bousiller les cordes vocales. Il s’agit du professeur d’université, omniprésent, tel un chevalier de l’an 1000 parti en croisade pour sauvegarder sa Terre Sainte, amoureux des cépages autochtones au point d’en devenir d’une mauvaise foi irritante, tordant un bras par-ci, décochant un regard noir par-là, faisant de la caméra sa chose et mettant des mots dans la bouche des intervenants. J’ai même un instant cru qu’il était un de ces oenologues volants, de ceux qui volent la vedette à la vigne, au vin et aux vignerons. Le propos tout entier s’en est trouvé dénaturé. Ken Payton a visiblement été profondément marqué par cette expérience, et cela se ressent à chaque seconde de son nouveau film.

Croix Occitane - Les Terroiristes du Languedoc - © Ken Payton 2013

© Ken Payton 2013

Laisser les vignerons s’exprimer : telle était l’exigence primordiale lors du tournage des Terroiristes du Languedoc. Et force est de constater que cela a fonctionné. Chacun a eu droit à la tribune pour creuser sa propre tombe de ses propres mots, si vous me permettez l’expression. Le réalisateur s’est totalement effacé devant ses acteurs d’un jour, et sa présence était seulement perceptible lors de la répétition des questions silencieuses dont on pouvait deviner la nature via les réponses concordantes.

Le contrepoint du tribun est cependant le journaliste, censé mettre en perspective les informations reçues et apporter un modicum de tranchant et d’aspérité dans les discussions, tout en essayant de ne pas tomber dans la stérilité de la polémique. L’apport de Ken dans cet exercice est subtil lorsqu’il met en opposition les mots et les images. Plusieurs scènes me viennent à l’esprit dans lesquelles ce contraste opère, et où le paradoxe apparaît. Des paroles aux actes, il y a souvent bien plus qu’un pas…

Là où à mon sens le film se perd, c’est quand il ne pousse pas les participants dans leurs retranchements et ne les place pas face à leurs propres contradictions : talk is cheap et il est facile de se convaincre qu’on possède toutes les réponses, toutes les clés. Heureusement pour le spectateur, les vignerons ne sont pas d’accord entre eux et certains n’hésitent pas à le dire. J’ai trouvé les arguments des domaines en luttle raisonnée tout à fait pertinents. Un des avantages de ce film, qui fait la part belle au bio, est aussi de montrer que certains refusent cette approche par conviction et que tous les producteurs qui ne mangent pas de ce pain-là ne sont pas pour autant des abrutis ou des bourrins.

Certes le film n’est pas parfait. Trop de domaines ont une histoire similaire, et des pans entiers de la filière viti-vini languedocienne manquent à l’appel. La construction avant/après est bancale et les entretiens receuillis lors des vendanges se résument surtout à des platitudes rajoutant une demi-heure inutile à un film déjà bien long. Le montage linéaire donne l’impression de feuilleter un catalogue, mais sans pouvoir aller directement à la page désirée.

Malgré tout cela, je suis sorti enthousiasmé de la projection. Le documentaire montre un Languedoc qui vit, qui bouge, qui se pose des questions. Un Languedoc engagé, déterminé, volontaire. Les portraits des familles vigneronnes sont empreints d’humanité, de chaleur et de modestie. À plusieurs reprises j’ai acquiésé, j’ai souri, j’ai ri et je me suis dit qu’il serait certainement très sympathique de boire un canon en compagnie des hommes et des femmes qui, comme le voulait certainement Ken Payton, sont les véritables héros de son film.

2 thoughts on “Les Terroiristes du Languedoc”

  1. Louise Hurren dit :

    Thanks for coming to see the premiere, and taking the time to write a review: anything that helps spread the news about Languedoc’s bright new future is welcome! If anyone wants to watch a preview, or download the film to rent or buy, here’s the link : http://reignofterroirproductions.com/movies/

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