Le super-pouvoir de l’objectivité absolue

J’ai longtemps hésité pour celle nouvelle mouture des Vendredis du Vin sur le thème des super-héros (ce qui fait que j’ai une semaine de retard). Pour être tout à fait honnête, j’ai bien failli pondre un billet intitulé La super-bloglouglou en associant à chaque super-héros un membre plus ou moins éminent de la blogosphère francophone.

J’avais déjà identifié le sieur Berthomeau dans le rôle de Flash (« je ne comprends pas, il est parti il y a à peine 2 minutes et l’article est déjà sur son blog ») ou encore Antonin en Hulk (« un géant qui aime le vert et se met parfois à taper sur tout ce qui bouge »). Pourquoi pas les compères de Bourgogne Live en Batman et Robin (je ne veux pas savoir qui fait Robin), sans super-pouvoirs mais avec un bon capital de départ et beaucoup de détermination, ou encore Vincent Pousson en Spiderman (« With great power comes great responsibility »). Mais bref, ça tombait un peu dans la facilité et quand je me suis retrouvé à choisir Sand pour Wonder Woman je me suis dit qu’en plus j’allais me faire des ennemi(e)s.

The Grumpy League of America

Ceci représente votre dernière chance de rire dans ce billet.

Faisant fi du fort potentiel humoristique du sujet, je me suis plutôt demandé quel super-pouvoir un membre du mondovino international pourrait bien aimer posséder… celui de vendanger toujours au “bon moment” ? celui d’être un génie de la vinification ? celui de savoir suivre les modes quand elles se présentent, et même de les anticiper ? celui de transformer un vin médiocre en vin culte ?

Je fus heureusement frappé par le super-éclair de la super-lucidité : ce super-super-pouvoir, c’était tout simplement celui de “l’Objectivité Absolue”.

Ok, je sens que c’est pas clair pour tout le monde, alors j’explique.

L’objectivité absolue est cette capacité que tout critique digne de ce nom se doit d’avoir. Il serait même possible de dire que c’est une des conditions sine qua non pour exercer ce métier. Elle permet de prétendre avoir le recul et le détachement nécessaires pour “juger” (sic) un vin en faisant abstraction de tous les biais. Ainsi un critique n’admettra jamais ne pas aimer une région ou un cépage, que la tête d’un vigneron ne lui revient pas, ou encore qu’il préfère tel ou tel style. Non, c’est tabou. Je ne rentrerai même pas dans les considérations telles que les échantillons trafiqués, la fatigue du dégustateur (hop ! un coup d’objectivité absolue et le 200è vin de la journée est analysé avec autant d’entrain et de fraîcheur que le 1er) ou encore qui a acheté de la pub ce mois-ci.

D’où vient-elle, cette mythique objectivité absolue ? Difficile à dire. Pour certains elle serait purement et simplement de droit divin ; d’autres l’auraient acquise dès la naissance (« j’ai plus de papilles que vous ») ; d’aucuns l’auraient reçue automatiquement lors du passage au niveau 20, comme dans un jeu de rôle. Les mauvaises langues y verraient un savant mélange de mégalomanie et d’assiduité…

L’objectivité absolue est proche de l’art divinatoire. Tel la pythie (mais avec des rondeurs souvent distribuées légèrement différemment), le critique éructe ses prophéties, qui ne sauraient être discutées. Les humbles mortels sont priés de les écouter avec toute la révérence dont ils sont capables (exemples : courbettes, épaules voûtées, regard vers le sol, ton obséquieux, etc.). Toute remarque désobligeante se verra opposer une fin de non-recevoir, sous la forme classique du « moi j’ai l’objectivité absolue et pas vous, vous ne pouvez pas comprendre » (ou variantes, cela revient toujours peu ou prou au même, tel le point Godwin de la discussion vinique).

Quand il s’agira de débats entre critiques, cet argument ne pouvant être utilisé, il faudra alors faire appel à celui du conflit d’intérêt (technique dite « du Dr Monkton »). Cette accusation n’est pas à porter à la légère, mais le premier qui dégaine gagne, ce qui pimente un peu le jeu. Ce sont les effets secondaires de l’objectivité absolue : une probité et une intégrité sans faille (sans compter la capacité à associer à un vin une note dont la précision scientifique me laisse penser que le CERN aurait détecté le boson de Higgs depuis belle lurette si seulement ils avaient confié la tâche à un critique de vins !)

Et si un jour on reprochait justement (ou plutôt injustement) au critique d’être l’ami d’un vigneron, pas de problème ! Le super-pouvoir de l’objectivité absolue est une fois de plus là pour sauver la mise ! Un mortel inférieur se laisserait indubitablement influencer par cette amitié ; mais un critique, un vrai, n’aura pas ce problème : l’objectivité absolue lui permet d’estimer à leur « juste valeur » tous les vins, y compris ceux de ses amis !

Je vous avais pourtant prévenus que ce super-pouvoir était le plus puissant de tout le mondovino, et tout de même, vous serez forcés d’admettre que l’objectivité absolue, c’est pas de la gnognotte.

Allez, entre vous et moi, vous êtes pas un peu jaloux, là ? (je m’adresse à la plèbe, pas à l’éventuel critique qui tomberait par hasard sur ce billet, évidemment) Non, sérieux, ça vous fait pas rêver ? Parce que si vous y croyez, vous, à toutes ces balivernes, contactez-moi : j’ai toujours le même pont de Brooklyn à refourguer, je vous ferai un prix. Mais juste parce que c’est vous. En toute objectivité.

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