Figure Libre

Un long week-end entre amis, c’est un peu comme une compétition de patinage artistique : il y a les figures imposées, suivies des figures libres, et à la fin on se fiche des notes reçues car les juges avaient de toutes façons déjà décidé des gagnants. Un juge de patinage artistique impartial, c’est comme un politicien intègre, un banquier altruiste ou un cycliste propre… certains y croient encore, tant mieux pour eux !

Je pourrais vous détailler par le menu la longue liste des figures imposées. Je pourrais. En général de par chez nous ça tourne autour de la Bourgogne, du Rhône septentrional, de la Champagne et du Riesling (le grand complot alsaço-teutonique, on est pas regardant). Et évidemment comme on se voit rarement, on ouvre de bonnes bouteilles, ces bouteilles qu’on a envie de partager, de garder pour une occasion spéciale (souvent simplement celle de les ouvrir, d’ailleurs), et ça engendre pas mal de name-dropping qui nous ferait presque passer pour des buveurs d’étiquettes.

Je vais me contenter d’élire mon chouchou dans chaque catégorie, ça sera plus simple pour ma mémoire défaillante, et plus court pour vous. Dans la catégorie Bourgogne, la palme revient au Chambertin Clos de Bèze 1996 de Rousseau (je précise que ce n’est pas de la fanfaronade mais un cours bien appliqué de savoir choisir ses amis !) Il paraît que l’acidité des 1996 est rédhibitoire dans la région… bon, ben on fera comme si, alors. Ce vin est tout juste sublime, et en fait il n’y a juste rien à dire. Ce vin, c’est tout ce que j’aime dans le vin. Tu l’ouvres, tu sers, c’est magistral, une grosse claque. Pas d’excuses. Pas de « on aurait du le carafer », « il ne se montre pas bien aujourd’hui », « ça sera mieux dans 5-10-20-50-3000 ans ». Non, pas d’excuses : c’est bon, et puis c’est tout.

Bourgogne Grand Cru Chambertin Clos de Bèze 1996 du Domaine Armand Rousseau

Côté Rhône Nord, une Côte-Rôtie La Barbarine 1997 de Gangloff. Bon, le choix n’était pas difficile puisque que c’est la seule bouteille de la région que nous ayons bue. J’ai trouvé cette bouteille abandonnée près de l’évier (dans lequel elle a failli finir) car ouverte la veille au soir elle était soi-disant bouchonnée. Seule la perspective d’un goûteux boeuf bourguignon l’a sauvé du trépas siphonesque auquel elle était promise. Je m’en suis versé un verre, n’ai pas senti de traces de TCA, ai trouvé ça délicieux, me suis félicité d’avoir une bouteille de 99 en cave, et me suis dit que je lui décernerai mon Prix Saint-Lazare du week-end. Y a pas de petits profits, même si les mal embouchés du soir précédent m’ont forcé à la partager (à grands renforts de « nan mais moi j’y ai droit car hier j’avais dit qu’elle était pas bouchonnée » !)

En Riesling, la cave de notre hôte étant tellement riche en crus locaux (aurais-je oublié de préciser que cette histoire se déroule en Alsace ?), nous en avons profité pour en descendre pas mal, et que du bon—ce qui étant donnée la sélection opérée n’est pas trop étonnant. Mon coup de coeur tout de même pour une bouteille de la cuvée Frédéric Emile 1989 VT de chez Trimbach. Alors les journaleux et bloggeux qui se paluchent à longueur de journée pour nous expliquer que la minéralité dans le vin n’est qu’une vue de l’esprit, va falloir étendre un peu vos horizons. Enfin je dis ça, pour tenir un tel discours il faut déjà ne jamais avoir bu de vin de Loire ou de Bourgogne (pour ne citer qu’eux), ce qui n’est déjà pas une mince affaire. Mais il faudra aussi éviter l’Alsace (et aussi toute l’Allemagne et une bonne partie de la Suisse, ça commence à faire beaucoup… et je ne suis toujours pas passé au sud de Lyon !) Bref, si vous n’aimez pas les notes pétroleuses dans un Riesling, mieux vaut passer votre chemin. Ici tout n’est qu’hydrocarbure, équilibre et générosité. J’ai toujours pensé que les meilleurs vins sont ceux qui savent créer le paradoxe : comment est-il possible de faire un vin aussi précis mais aussi ample ? aussi acide mais aussi gras ? aussi monolithique mais aussi expressif ? The mind boggles, comme diraient nos amis anglo-saxons. Et si l’un d’entre eux ne l’avait pas déjà malheureusement galvaudée, j’aurais eu plaisir à utiliser l’expression tour de force.

Champagne Les Rachais 2001 de Francis Boulard

Catégorie Champagne, un Rachais 2001 de Francis Boulard. Je pourrais dire que nous sommes en plein dans le patinage artistique et que les victoires sont déjà écrites, qu’il y a une part d’émotion dans cette bouteille qui fait que je ne peux que la trouver bonne, que quand le bouchon saute j’imagine Francis les mains dans les poches, se dandinant, timide, effacé et bourru, anxieux de faire plaisir, et que je vois l’étincelle dans ses yeux quand il se rend compte qu’il a, une fois de plus, visé juste. Mais je n’ai même pas besoin de tout ça, car le vin parle pour lui-même. Je me le représente comme un grand cru de Chablis avec des bulles, mais c’est seulement une représentation mentale et je n’ai même pas envie de dire cela, tellement cela peut être blessant de suggérer que la finalité d’un grand champagne est simplement de tendre à être un grand cru bourguignon « avec des bulles ». Et ce même si je connais (je n’ose dire, mesure) la quantité de travail hallucinante nécessaire à l’éclosion de ce champagne de terroir. À l’encontre des standards établis, ce vin est un tel OVNI (pour un peu je dirais une telle comète mais cela prêterait à confusion !) que nous nous retrouvons sans repère, sans passif, sans vécu pour le décrire ni même pour l’appréhender. Et quand en prime je regarde le millésime, je reste sans voix. Bravo l’artiste.

Figure Libre Cabernet Franc 2011 du Domaine Gayda

Nous nous sommes apparemment bien sortis des figures imposées (aussi bien sur la technique que sur l’artistique), mais quid des figures libres ? J’ai opté pour la simplicité, de mise le dernier soir, avec la cuvée Figure Libre – Cabernet Franc 2010 du domaine Gayda, dans le Languedoc. Sans conteste ma découverte (et vin préféré) de Millésime Bio 2013, au cours duquel cette bouteille (dans le millésime 2011) a rencontré beaucoup de succès (mérité de surcroit) ! Toutes les infos concernant ce domaine sont disponibles ici, donc je ne vais pas répéter inutilement. J’ai tout de même esquissé un sourire à la lecture de ce passage : « nous restons très attachés aux cépages traditionnels à travers la diversité des terroirs du Languedoc ». On va donc dire que c’est l’exception qui confirme la règle (et pour prouver que je ne suis pas toujours de mauvaise foi je vais préciser que le domaine se situe en plein dans l’appellation Malepère, ce qui leur donne une excuse pour utiliser un cépage atlantique). Quelle belle Figure Libre que celle-ci, donc, qui parvient à conserver toute la fraîcheur du Cabernet Franc (j’aurais bien ajouté minéralité, mais c’est passé de mode) en y amenant la part de matûrité et de richesse que l’on est en droit d’attendre de la région. J’arrête là, je ne voudrais pas qu’on pense que je vais commencer à dire du bien des vins du sud. Et paf, le juge russe se prend les pieds dans le Chemin de Moscou, annonce une note incompréhensible au vu de la performance, le couperet tombe, les espoirs de médailles s’envolent, ce sera peut-être pour dans 4 ans…

2 thoughts on “Figure Libre”

  1. Et pi c’est tout …

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