Énergie

Par principe je me plaindrais bien du thème des Vendredis du Vin de ce mois-ci, mais comme je l’ai choisi je vais confirmer qu’il est génialissime et m’atteler à la tâche de vous expliquer pourquoi je l’ai choisi. En fait quand le concept d’énergie m’est venu à l’esprit, je ne pensais pas du tout au vin, mais aux vigneronnes et aux vignerons. Car de l’énergie il en faut pour produire du vin, il faut même en dépenser sans compter.

De l’énergie, il en faut pour se lancer, pour se dire « ok je deviens vigneron ». En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il faut se découvrir aussi bien ouvrier viticole que tractoriste et agronome ; caviste (dans le sens d’ouvrier de cave), vinificateur, oenologue ; gestionnaire, comptable, juriste, être capable de dialoguer aussi bien avec les douanes (qui contrôlent les mouvements de raisins et de vins, et se chargent de percevoir la fiscalité liée aux boissons alcoolisées) que la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes, qui contrôle aussi bien les vins que les étiquettes), le ou les ODG (Organisme de Défense et de Gestion, au niveau d’une appellation), l’interprofession (niveau régional), ou encore l’INAO (Institut National des Appellations d’Origine, au niveau national) sans parler de la Chambre d’Agriculture, la MSA (Mutuelle Santé Agricole), les diverses formes juridiques d’une entreprise agricole ou de négoce… ; communicant, marketeur, graphiste, organisateur d’événement et surtout commercial.

De l’énergie, il en faut pour identifier ses faiblesses et tenter de s’améliorer, de progresser, de se former, de continuer à discuter avec les voisins, de ne pas se renfermer sur soi-même (problème de nombreux agriculteurs à qui pèse la solitude). La trajectoire d’un domaine est rarement rectiligne. Les mentalités évoluent aussi bien aux vignes qu’à la cave ; les temps et les interlocuteurs changent ; les recommandations des conseilleurs sont aujourd’hui aux antipodes de celles d’hier (« il faudrait vraiment être con pour faire aujourd’hui ce que je recommandais pourtant pas plus tard qu’avant-hier ») ; les aides, les incitations, les subventions évoluent au gré du vent et des décisions politiques rarement transparentes.

De l’énergie, il en faut encore et toujours pour continuer, pour s’obstiner, pour survivre à la grêle, au gel (une pensée pour toutes les vigneronnes et tous les vignerons touchés par ce fléau cette semaine), aux pluies torentielles, aux orages, à la canicule, aux animaux, aux maladies, aux voisins parfois… ou encore aux mauvaises critiques, aux retours durs à digérer, à l’indifférence, à l’incompréhension, au vitriol de ceux qui n’aiment pas qu’on les empêche de tourner en rond, aux pépins physiques ou mécaniques, au coup de moins bien, à la lassitude.

De l’énergie, je n’en avais pas beaucoup en janvier 2015. Au coeur de l’hiver en Bourgogne, les rangs sont longs, le fond de l’air est frais et la terre est très, très basse (de même que le fil porteur). La charge de travail liée au fait de préparer un diplôme de deux ans en une seule année commençait à se faire sentir, avec un horizon sans fin d’échéances à venir : rapports à rendre, soutenances à préparer, contrôles à réviser. Travailler en Côte de Nuits, étudier à Montpellier, deux semaines ici et deux semaines à l’autre bout de la France (encore merci à la Viti de Beaune pour ne même pas avoir daigné répondre à ma candidature). Et puis surtout faire face à la réalité du travail dans les vignes et à la cave, se trouver un peu vieux pour se lancer, ne pas avoir envie de gérer des équipes (si cela me motivait je serais resté au chaud dans un bureau), se rendre compte que la théorie c’est bien mais que l’expérience c’est mieux et de l’inutilité totale, quand il s’agit de faire, de ce qui s’apprend dans des livres.

Dégustation chez Éric de Suremain

Et puis… Millésime Bio, comme d’habitude. En fait, pas comme d’habitude du tout. Les mots magiques « j’ai repris des études, je fais un BTS en alternance » qui délient les langues, amènent des sourires de connivence et des tapes dans le dos.

– Alors, tu vas t’installer où ?
– Euh… je ne crois que je vais m’installer, en fait.
– Ah bon ! Mais pourquoi ?
– Pas sûr d’avoir l’envie, le temps, l’énergie…
– Mais arrête c’est n’importe quoi, vas-y tu verras c’est génial, il faut que tu essayes, que tu fasses ton vin, tu verras c’est super.

Stand suivant, même réaction. J’ai toujours été impressionné par les gens qui sont perpétuellement dans une merde noire et qui trouvent ça génial. Il faut être de cette trempe-là pour se lancer dans ce métier, dans cette aventure de dingue, et pour arriver en prime à remonter le moral d’un inconnu et à lui donner la petite pointe d’énergie nécessaire.

C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est mer qui prend l’homme.

Pour le vin, c’est un peu pareil…

[photo tirée d’une dégustation chez Éric de Suremain à Monthélie]

3 thoughts on “Énergie”

  1. Gérard dit :

    Mais quelle énergie !! Merci Guillaume pour ce choix de sujet 🙂

  2. JoséGARCía dit :

    Désolé, mais ma connaissance de la langue Française ne me permet pas de communiquer avec elle.
    Abundando en las palabras de Guillaume, es la energía la que da a la figura del agricultor de viña esa fiereza levantisca que se descubre en su ser.

  3. Guillaume, peut être que la’recherche d’idéal est plus forte que le matériel, ou es-ce douce folie que de se lancer dans ce sacerdoce …. en tout cas je n’aurais peut être pas du lire cet article un samedi matin. Pardon je n’est pas de samedi et parfois de dimanche. Je suis vigneron. Bernard

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