Déprime post-digressionem

Digressio, onis, de digredior, ¶ 1 action de s’éloigner, départ ¶ 2 a) action de s’écarter du droit chemin b) action de s’écarter de son sujet, digression.

Je dis merci à mon bon vieux Gaffiot sans qui je n’aurais jamais trouvé ça tout seul. J’invoque aussi la magie d’internet pour justifier l’existence du titre de ce billet.

¶ 1

Le départ est toujours chose émotionnelle, il est à la fois rupture, aliénation et promesse. Et les départs, j’en ai connus de nombreux cette année. Tous les quinze jours environ, je laisse soit le Languedoc (et les amis, et les camarades de classe, et les études), soit la Bourgogne (et les vignes, et les collègues de travail, et l’apprentissage) dans le rétroviseur. À chaque fois le cœur léger d’aller retrouver ceux que j’ai abandonnés deux semaines plus tôt, le cœur lourd d’une énième page qui se referme.

Quand je suis venu m’installer dans un petit village du Languedoc, mes amis se sont fait du souci : la ville ne va-t-elle pas te manquer ? (non) Tu ne pourras plus sortir. (si) Tu vas t’ennuyer. (non) On ne te verra plus. (ça dépend)

Je ne sais pas pourquoi j’ai alors repensé au bon vieux slogan d’IBM (Business on demand), qui est devenu dans ma tête vie sociale à la demande. Étant d’un naturel mi-ermite mi-mondain, j’apprécie beaucoup ce concept, dont j’avais déjà fait l’expérience lors de mes voyages (en solitaire). Il m’était alors aisé de rester dans mon coin quand je ne voulais voir personne, et d’aller vers les autres quand il était temps de revenir au monde.

¶ 2 a)

S’écarter du droit chemin. Cela résume probablement à la perfection ma philosophie de vie. Il est de ceux qui se laissent aller au gré du courant, suivent d’interminables rails bien (proprement) parallèles, veillent à rester dans les limites du tracé clair et précis d’un sentier battu ; je ne suis apparemment pas de ceux-là.

Et des gens pas de ceux-là, j’en ai justement rencontré encore pas mal récemment. Je me payais alors une tranche de vie sociale à la demande en montant à la Capitale (à prononcer avé l’assent) pour aller rencontrer amis, vignerons et amis vignerons au salon Rue 89 des vins.

Excentriques, originaux, charlatans, rêveurs, marginaux, idéalistes, revendicateurs, rebelles ou simples emmerdeurs, appelez-les comme il vous chantera, il y avait du beau monde à la Bellevilloise ce dimanche-là. Et je dirais que ce désir de s’écarter du droit chemin est leur signe de ralliement, quoiqu’en pensent les esprits étroits qui persistent à vouloir les ranger dans des cases, de toutes petites cases, des cases étouffantes, farfelues, contre nature, vides de sens.

Par nature, justement, je ne suis d’aucune idéologie, d’aucune religion, d’aucun dogme, d’aucun parti, d’aucun groupe. Je n’ai donc aucune raison d’apprécier par défaut les vins de ces producteurs. La plupart du temps je ne m’extasie d’ailleurs pas, je n’aime pas, je trouve même parfois cela franchement mauvais. Un ami me prend par le bras et m’emmène goûter tel « tu verras c’est sublime » et je vois et c’est quelconque… à mon goût.

Mas Coutelou Les Copains 2003

Le mérite n’est pas là. Qu’on me montre un salon, une réunion, où les vins présentés sont d’une qualité uniforme, et je peux prédire que ce sont des vins uniformément chiants ou que la sélection est trop étriquée et trop convenue.

Non, le mérite n’est pas là, et on se contre-fout de savoir si untel a aimé ou n’a pas aimé. Le mérite, puisque mérite il y a, est celui d’exister, d’essayer, de risquer, de repousser les limites. Quand tant d’autres fonctionnent à base de recettes mal comprises, il est important d’avoir des agitateurs qui font différemment, qui expérimentent, ouvrent de nouvelles voies et transforment l’impossible en possible.

Au final, le péril réside justement dans le fait d’être infiltré par quelques-uns qui, sous couvert d’utopisme ou de fondamentalisme, n’appliquent en fait eux aussi que des recettes mal apprises et mal comprises. Car l’ennemi, le vrai, c’est la recette.

¶ 2 b)

La digression est un art perdu que je pratique souvent un peu trop au goût de mes amis. Il est bon cependant d’arriver, de temps en temps, point trop n’en faut, toute chose en modération, à boucler la boucle.

Bon nombre de vignerons que je rencontre me semblent ainsi apprécier cette vie sociale à la demande. Leur quotidien se passe dans les vignes, et il ne vaut mieux pas les y déranger. C’est souvent dans cette solitude, parfois forcée, parfois imposée, parfois désirée, que l’on observe le mieux, que l’on a le temps de réfléchir, de laisser l’esprit divaguer, digresser, vagabonder, en espérant que lui aussi se décide, à un moment ou à un autre, à boucler la boucle.

Et puis, une fois n’est pas coutume, revenir au monde, aller se perdre parmi ses semblables, le temps d’un salon. Camaraderie, retrouvailles et découvertes. C’est ce dont j’ai été le témoin le week-end dernier.

Certes je me suis aussi intéressé au vin (j’en parlerai plus tard, il y a un millésime qui me chatouille en ce moment), mais l’élément premier, c’était une fois de plus l’humain, car je distribue plus de bises (qui piquent, barbe oblige) que de points (qui lapident, comme toute vanité).

Bref, une semaine plus tard, ayant depuis parcouru moults kilomètres, je repense aux rencontres et je ressens ce doux état de manque, cette dérisoire déprime post-digressionem que le vin, n’en déplaise aux hygiénistes, n’est pas le seul à pouvoir susciter.

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