Clairet ? Claret ? Il est temps de s’éclairer !

Quand j’entends le mot clairet, je pense à claret (ce qui tombe bien, puisque le second tient son origine du premier). Et quand je pense à claret, je pense aux Anglais, aux gentlemen, et au plus gentleman de tous les Anglais : his name is Bond, James Bond.

Pour un aficionado de cette saga comme moi, le mot claret évoque forcément Diamonds Are Forever (Les diamants sont éternels). James Bond, pensant reconnaître un de ses ennemis en la personne du sommelier, lui commande une bouteille de Château Mouton-Rothschild 1955. Visiblement pas de soucis de notes de frais au Mi6 à cette période, c’était le bon temps ! Mais que voulez-vous, quand on est là pour sauver la planète, on ne compte pas… Savourant ce délicieux nectar (ok, ok, 55 n’était pas l’année du siècle non plus, faut dire que c’était encore l’époque où le millésime du siècle ne sortait pas tous les ans), après en avoir humé le doux parfum, donc, James Bond fait cette remarque en passant, sur un ton innocent :

« The wine is quite excellent, although for such a grand meal I had rather expected a claret. »

(Ce vin est vraiment excellent, même si pour un tel repas je me serais plutôt attendu à un claret)

Ce à quoi le sommelier, dont l’ignorance me ferait presque penser que je l’ai déjà rencontré dans un restaurant gastronomique ne se donnant pas les moyens de ses ambitions, répond, imperturbable :

Of course, unfortunately our cellar’s rather poorly stocked with clarets.

(Bien sûr, malheureusement notre cave ne brille pas par sa sélection de clarets)

Ce sur quoi James Bond le corrige, dans les deux sens du terme.

Bref, ce claret si cher aux rosbifs (avec lesquels on l’appréciera d’autant plus qu’ils sont saignants) est devenu un synonyme de Bordeaux (rouge) dans la bouche des habitants de la perfide Albion. Mais ce terme ne prend pas son origine dans le mot français clairet pour rien. Car c’était à l’époque bien de clairet qu’il s’agissait déjà, un vin singulier entre rouge et rosé, à la fois gouleyant et bien charpenté, un peu à l’image des insaisissables (et tout aussi rares) ailiers français. Le “néologisme” actuel est probablement le fruit de cerveaux abrutis par des alcools bien moins nobles comme, disons, le Porto ou le Sherry. Il est d’ailleurs synonyme, en argot londonien, de “sang”, comme quoi on peut être color blind et en prime ne rien y connaître en vin. Pour les esprits les plus denses ou les amateurs de traduction littérale, je précise à toutes fins utiles que ma langue est bien fermement plantée dans ma joue !

Le clairet a survécu aux siècles pour donner un vin en touts points unique, même si sa production est désormais confidentielle. Enfin… façon de parler. Certes il ne représente que 1% de la production bordelaise, mais cela nous fait tout de même plus de 5 millions de cols. De quoi passer l’été au frais !

Bordeaux Clairet - Château Ballan-Larquette

J’aime bien le côté oldschool de cette étiquette

Le fait est que, tant à l’oral qu’à l’écrit, je parle trop. Et cela donne soif. Quand en plus il fait aussi chaud qu’à Bordeaux en ce premier jour de Vinexpo 2013, une température où il est à peu près impossible d’apprécier un vin rouge, il ne faut pas s’étonner que les blogueurs gentiment invités à bruncher par Planète Bordeaux se jettent sur les rosés. Mais bon, le rosé, c’est chiant, c’est bien connu (je dis ça surtout car je considère que je n’ai pas encore assez d’ennemis). Quelle aubaine donc que ce clairet. Il paraît que celui choisi par Miss Vicky pour avoir l’insigne honneur d’être paré de son nom était excellent, mais je n’y ai pas goûté. En revanche j’ai beaucoup aimé celui de Régis Chaigne (Château Ballan-Larquette). Sauf que… c’est le même ! Je ne puis donc que valider le choix d’Anne-Victoire, et me féliciter du fait qu’on puisse apparemment être originaire du Beaujolais et avoir bon goût ! (je suis taquin)

Bordeaux Clairet de Miss Vicky Wine

Des vertus du marketing… n’en déplaise à certain(e)s

Difficile, apparemment (ou du moins, d’après l’interprofession), de communiquer sur le clairet : volumes limités, production morcellée, produit inconnu du grand public, etc. Le clairet arrangerait bien du monde en disparaissant purement et simplement de la carte. Heureusement un petit village (Quinsac… Quinsac… Quinsac…) résiste encore et toujours à l’envahisseur. Ou quelque chose dans le genre

Je me demande parfois ce qu’on entend par « communication ». N’étant pas étranger au fait de passer des heures à discuter planning éditorial, à me creuser les méninges en recherchant des angles de narration, ou encore sur des stratégies de storytelling, une histoire aussi unique et originale que celle du clairet me semble pain bénit. Comme souvent, tout est affaire de volonté, d’intérêt et de point de vue. Qui veut tuer son chien affirme qu’il a la rage…

6 thoughts on “Clairet ? Claret ? Il est temps de s’éclairer !”

  1. Guillaume, merci pour ce post qui résume en quelques paragraphes l’histoire de notre belle appellation un peu endormie…
    Concernant la conclusion, je suis maintenant un peu plus optimiste.
    Une commission interne au syndicat des Bordeaux et Bordeaux supérieurs s’est réunie plusieurs fois au cours des derniers mois, et a réaffirmé la position du clairet dans la catégorie des rosés de gastronomie.
    Même si, comme tu l’expliques parfaitement, l’idéal serait de créer une catégorie spécifique pour ce vin atypique… mais là les budgets manquent pour le faire savoir.
    Affaire à suivre donc.

  2. Christophe dit :

    Le Mesnagier de Paris cite au XIVème siècle une autre forme de clairet (écrit « claré » à cette époque) que l’éditeur de 1846 définit par : « Clairet, sorte d’hypecras fait avec du miel au lieu de sucre, et du vin blanc au lieu de rouge. ».

    On en retrouve une recette par .

    Toutefois, vers 1700, deux auteurs qualifient le clairet d’hypocras fait avec du vin clairet plutôt que rouge, rejoignant bien la définition d’un rouge plus clair, quoique plus foncé que le rosé. On retrouve également un synonyme de vin clairet : vin paillet. Terme qui peut renseigner sur la mauvaise presse de ce vin. Durant deux siècles et demi, l’académie française illustre ce terme par la phrase « Le vin rosé se garde mieux que le paillet. » :

  3. Merci Régis et Christophe pour les précisions.

    Christophe, je reconnais bien là ton souci de la précision. Pas de chance, on aurait pu le goûter quand tu es passé à la maison mais il y a eu un petit souci avec ma commande et j’attends toujours mes bouteilles. Pas de bol.

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