Aujourd’hui j’ai planté un arbre

(Bon ok c’était hier, ne soyez pas si littéraux !)

Il y a un proverbe grec que j’adore, mais dont je n’arrive pas à retrouver la trace. Je vais être contraint d’en paraphraser une moitié et d’en inventer l’autre :

La civilisation commence lorsqu’un homme se repose à l’ombre d’un arbre planté par son grand-père.

Je n’ai pas souvent l’occasion de planter des arbres. Lorsque celle-ci se présente, comme sur l’invitation de Jeff Coutelou à Puimisson, j’essaye donc de la saisir. Et franchement, c’est pas forcément con de s’assurer que je sois dans le coin quand on plante des arbres (en toute humilité bien sûr).

Je n’ai planté qu’un arbre dans ma vie. C’était une pousse de sapin issue de Pif Gadget (ça ne nous rajeunit pas !) Elle faisait 3-4 centimètres de haut, et a commencé sa vie dans un pot de yaourt, la racine (ou plutôt le bout de brindille) dans du coton hydrophile. J’en ai pris soin. Tant est si bien qu’est venu le temps de transférer mon arbrisseau en pleine terre, dans le jardin du pavillon de banlieue de mes parents.

Mon père ne devait pas donner cher de sa peau : le premier endroit choisi n’était pas vraiment adéquat pour y faire pousser un sapin, il a été relocalisé au fond du jardin. Puis mes parents ont déménagé, et le sapin a suivi. Je n’étais pas prêt à le laisser derrière moi. Mon père m’a bien mis en garde contre les dangers liés à la transplantation d’un arbre. Mais j’avais confiance : ce n’était un petit déménagement qui allait nous arrêter lui et moi.

Il s’est bien plu dans le nouveau jardin. Il a fallu à nouveau le déplacer. Malheureusement la ville n’est pas un environnement très amical pour un sapin. Sa taille plus que respectable faisait de l’ombre aux lignes électriques, et ses racines défonçaient tout. Comme il n’était plus question de déplacer un tel mastodonte, il a été abattu. Destin funeste, mais au moins le seul arbre que j’ai planté a eu une belle vie, à défaut d’être longue !

Arrosage d'une haie nouvellement plantée

Je me lève tôt (de façon à ce que l’avenir m’appartienne) pour être à l’heure convenue devant la porte de la cave de Jeff. Je n’ai pas pris mon portable, savourant cette chance d’échapper durant un jour au moins aux remous glauques du mondovino francophone. Ils me paraissent bien insignifiants par rapport à la tâche du jour.

Le tracteur s’y trouve déjà, avec un réservoir d’eau en train de se remplir. Il s’agit d’aller arroser les plantations de la veille. Sur le chemin, nous découvrons des talus brûlés la nuit précédente. Préméditation ou bêtise ordinaire ? Difficile à dire. Des iris, un câprier sont à compter au nombre des victimes.

Le but de Jeff est de recréer des haies pour favoriser la biodiversité. C’est sa deuxième tentative. L’an dernier tous les plants ont été arrachés et simplement jetés à terre. Par malveillance, sans aucun doute possible. Un vandalisme systématique contre le vivant, ce vivant honni dans ce paysage de vignes élevées en batterie.

Efficacité, rendement : tels sont encore les maîtres mots dans la majeure partie de la région. Produire toujours plus, vendre toujours moins cher, s’endetter toujours plus lourdement tandis que le mur se rapproche inexorablement. Implacable constat d’une viticulture à la dérive dont le premier commandement reste encore et toujours de faire pisser à la vigne tout ce qu’elle peut.

Parcelle Jeff Coutelou - Puimisson

La parcelle de ce matin fait un demi-hectare. J’y rejoins mes compagnons du jour. Nous allons y remplacer les ceps manquants par de l’aramon noir, de l’aramon gris et de la clairette.

Mesurer, prendre la marque, enfoncer le plantoir, faire un trou, prendre un plant de vigne, raccourcir un peu les racines, l’enfoncer puis le remonter un peu pour s’assurer que les racines pointent bien vers le bas, remplir de terre, tasser, planter une tringle de fer ou un piquet en bois marqué de peinture rouge ou jaune. Gestes simples, répétitifs, que nous aurions pu faire il y a des siècles avec les mêmes outils.

Il fait beau, la température monte. Plus besoin d’écharpe, ni même de manteau. Il nous en reste combien ? On le plante là, ou plutôt là ? Avons-nous le temps ? Qu’importe, nous le prendrons.

À mes yeux, les plants se ressemblent tous : comme de gros batons de réglisse avec de la cire rouge à un bout et une chevelure éparse de racines à l’autre. Dans trois ans, s’ils survivent, ils commenceront à produire du vin.

L’après-midi nous irons au Conservatoire, une petite parcelle entourée d’arbres fruitiers, planter des cépages plus rares, plus confidentiels. Des Madeleines (royale, angevine ou oberlin), du Dabouki, de l’Exalta… et encore bien d’autres répondant à des noms mystérieux que j’ai déjà oubliés. Je pense au projet Wine Mosaic : même si cela peut sembler dérisoire, puisqu’il ne s’agit que de quelques pieds deci delà, j’aime penser que je contribue aussi un peu à cette défense de la vinodiversité.

Il y a 56 cépages autorisés dans l’IGP (Indication Géographique Protégée) Pays d’Oc, qui représente la moitié de la production languedocienne. En dehors du Cinsault local destiné au rosé, quatre cépages dominent, qui ne sont même pas originaires du coin et n’ont été plantés que pour répondre à une demande mondialisée : merlot, cabernet sauvignon, chardonnay, sauvignon blanc.

Chaque cep planté dans le Languedoc qui ne fasse pas partie de ces cépages est une petite victoire à savourer.

Amandier en fleur - Jeff Coutelou

Il est midi. Le soleil est haut dans le ciel. Au beau milieu de 3 parcelles de Jeff, au coin d’un talus où il aura la place de s’épanouir, nous avons planté un olivier, un verdale de l’hérault pour être précis. En regardant cette frêle pousse, je songe aux mille vicissitudes qu’elle devra traverser avant de devenir un olivier séculaire, un arbre vénérable qu’on prendra comme repère.

Mes pensées vont à Anne. Je lui transmets mentalement, dans un instant de recueillement qui ne m’est pas coutumier, cette énergie positive qui jaillit à mes pieds, tendant de toutes ses forces ses minuscules feuilles vers le soleil, vers l’avenir, vers la vie.

Quelques pelletées de terre prélevées dans les vignes proches et notre forfait est accompli. L’îlot de verdure qui nous entoure s’agrandit, se renforce. La mort et la stérilité, dont le paysage lunaire environnant nous rappelle constamment la présence, reculent imperceptiblement.

Je me dis qu’un jour peut-être viendra où des enfants se reposeront à l’ombre de cet olivier que leurs ancêtres n’auront pas arraché. Nous aurons alors fait un petit pas vers la civilisation.

4 thoughts on “Aujourd’hui j’ai planté un arbre”

  1. Jeanne Bourgain dit :

    Et si la citation était : « Une société atteint la grandeur lorsque les Anciens plantent des arbres en sachant qu’ils ne profiteront jamais de leur ombre »

    Mais la tienne me plait bien aussi !

  2. Jeanne, je crois que c’est en effet à cette citation que je pensais. Comme quoi ma version est bien à moitié paraphrasée et à moitié inventée… 😉

  3. Salut Guillaume,
    Non seulement tu as fait une bonne action mais j’ai l’impression que cette expérience a pris une valeur toute particulière comme un rituel. Cela m’inspire cette phrase avant d’attaquer ma journée.

    « ô mon âme! si je te réalise, je serai satisfait,
    Animaux et végétaux! je serai satisfait si je vous réalise,
    Lois de la terre et de l’air! si je vous réalise, je serai satisfait »

    WALT WHITMAN Feuilles d’herbe, Ed José Corti

    Tcho
    Bertrand
    ps:donnes nous des nouvelles du conservatoire, de wine mosaic et de l’olivier bien sûr

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